20 février 2018

Phantom Thread

Chaque nouveau film de Paul Thomas Anderson est attendu avec crainte, impatience et fébrilité dans les vastes bureaux de la rédaction d'Il a osé ! Enthousiasmé par There Will Be Blood, on sait tout le potentiel du cinéaste, mais l'on connaît que trop bien ses travers pour avoir vécu de terribles épreuves au cinéma en allant voir, le sourire aux lèvres et la fleur au fusil, The Master puis Inherent Vice, et en ressortant, à chaque fois, hagards et dévastés. Quel plaisir de découvrir que le réalisateur américain nous livre avec Phantom Thread son film le plus humble, le plus simple et le plus beau. Une histoire d'amour, tout simplement, entre deux personnages marquants, très forts, incarnés par un couple d'acteurs magnifiques : Daniel Day-Lewis et Vicky Krieps. Le premier est Reynolds Woodcock, un grand couturier londonien qui dessine les vêtements de la haute société d'après-guerre et tombe sous le charme d'Alma, une jeune femme qui deviendra sa muse. Avec une délicatesse étonnante et une intelligence rare, Paul Thomas Anderson nous propose de suivre l'évolution de cette romance bien particulière entre deux êtres qui vont progressivement apprendre à s'aimer malgré leurs différences.




Phantom Thread est une douce et agréable surprise permanente. Le film étonne tout le long de par sa simplicité et sa clarté, pour ce qu'il choisit d'être et ce qu'il n'est pas. Le cinéma de Paul Thomas Anderson ne paraît ici à aucun moment parasité par une prétention débordante ou par un orgueil démesuré. Paradoxalement, le cinéaste signe peut-être son œuvre la plus subtile et ambitieuse puisque c'est la première fois qu'il s'intéresse de si près à une telle histoire d'amour et à deux personnages qu'il parvient si fort à faire exister. Cela ne tient évidemment pas qu'à eux, mais il est bien aidé en cela par deux acteurs merveilleux. Daniel Day-Lewis n'est plus à présenter, il démontre ici, pour ceux qui en douteraient encore, qu'il est effectivement l'un des plus grands et qu'il n'a pas volé les mille récompenses qui décorent son living room. Quant à Vicky Krieps, parfaite, il faut aussi saluer le choix judicieux de Paul Thomas Anderson, lui qui aurait sans doute pu faire appel à n'importe quelle vedette actuelle. La luxembourgeoise, qui illuminait déjà Le Jeune Karl Marx, dégage un naturel étonnant, elle parvient à exister, et bien plus encore, face à Daniel Day-Lewis, ce qui n'est sûrement pas donner à tout le monde. Ils forment tous deux un couple fascinant qui, à coup sûr, marquera durablement les esprits. A leurs côtés, un autre personnage remarquable, celui de la sœur du couturier, au rôle si important. Elle est jouée par un impeccable Jean-Michel Aulas, un choix osé qui nous pousse encore à saluer la science du casting et l'audace de PTA.




On peut aussi aimer le film pour ce qu'il n'est pas. Il n'est pas une lourde reconstitution historique du Londres des années 50. Paul Thomas Anderson nous plonge délicatement dans cette ambiance, sans effet forcé, sans appuyer le trait. Son histoire paraît même intemporelle. Il n'est pas non plus une fresque sur le monde de la mode, bien qu'il parvienne miraculeusement à nous y intéresser. Ce contexte est là pour créer une obsession à son personnage principal, minutieux, méticuleux, enfermé dans son travail, sa passion et son art. Il aurait pu être musicien ou que sais-je. Le choix de la mode est encore très bien vu de la part de PTA. Enfin, il n'est pas la description prévisible d'une relation amoureuse duale, en montagnes russes, entre un maître et sa disciple, un homme mûr et une jeune femme, un grand artiste bourgeois et une étrangère venue du peuple. PTA joue certes sur ce décalage, mais il le fait tout en finesse, parfois même avec un humour très plaisant (certains dialogues sont savoureux, notamment quelques joutes verbales entre les deux amants, tour à tour amusantes ou tendues). Cette façon qu'a le film d'éviter tous les clichés de ces schémas rebattus et d'y injecter de l'étrangeté et même de la folie (la fin est très déroutante) est vraiment réjouissante. Alors que les deux précédents (très) longs métrages de Paul Thomas Anderson avaient fini par nous ennuyer copieusement, celui-ci est passé à toute vitesse et nous nous y sommes sentis fichtrement bien.




Mais Phantom Thread est avant tout un film admirable pour ce qu'il est et ce qu'il nous raconte. Enveloppée dans la musique inspirée de Jonny Greenwood assez omniprésente mais guère pesante, qui colle totalement à l'histoire et à ce personnage obsessif que fait dévier de sa trajectoire toute tracée la jeune femme, la mise en scène de PTA est maîtrisée, précise et chiadée, très agréable à l’œil. Le réalisateur ne tombe jamais dans les excès, disant adieu à certains tics lourdingues que l'on retrouvait dans ses précédents films, il signe peut-être son œuvre la plus classique formellement, en osant toutefois quelques très belles choses ici ou là. Il parvient à nous émouvoir avec trois fois rien, tout particulièrement lors de cette scène de demande en mariage filmée en un lent travelling avant, se rapprochant d'un Daniel Day-Lewis revenu à la vie et d'une Vikcy Krieps sous le choc, qui savoure cet instant, le laissant durer avant de s'exprimer enfin. On espère revoir de tels moments de grâce au cinéma cette année, mais on se dit que ça n'est pas sûr étant donné le niveau ici atteint par PTA. Nous ressortons du film avec l'envie très rare de le revoir au plus vite, pour mieux nous y vautrer de nouveau, confortablement installé dans cette histoire, moins surpris par son déroulement mais plus attentif à chaque détails, délicieusement envoûté par la subtile mélodie de Paul Thomas Anderson. Ouf, nous sommes enfin en paix avec PTA !


Phantom Thread de Paul Thomas Anderson avec Daniel Day Lewis, Vicky Krieps et Lesley Manville (2018)

16 février 2018

L’Étrange créature du lac noir

Jack Arnold, dans les années 50, en pleine possession de ses moyens, contribua à donner ses lettres de noblesse au cinéma de genre en signant de son nom quelques uns des plus grands titres de la période. Quiconque rangerait ce Creature from the Black Lagoon dans les plaisirs coupables du cinéphile amateur de nanars ridicules et autres "séries Z" dont il est bon de se gausser, aurait tout faux. Certes, le titre, l'affiche (d'ailleurs très belle) ou le contexte laissent à penser que nous tenons là une petite merde. Mais loin s'en faut, puisque L'étrange créature du lac noir compte parmi les petits bijoux et les nobles réussites de la collection Universal Monsters. Le maquillage de la créature a de toute évidence un peu vieilli (peut-être moins cependant que beaucoup d'effets spéciaux numériques sur fond vert...), mais se focaliser là-dessus pour ricaner serait passer à côté d'un bien beau film.





Rappelons un peu de quoi il s'agit. On pourrait s'attendre à un pré-sous-Jaws, avec une créature sous-marine redoutable au centre d'un film rythmé par des scènes de trouille nous la montrant éliminer un à un les membres du casting. Sauf que le script de Jack Arnold est un peu plus malin que ça. On y suit une bande de scientifiques inspectant un lac à la recherche d'une créature millénaire, forcément un peu étrange (d'où le titre). Quand ladite bestiole, à qui il ne manque que la parole, et à la rigueur un petit relooking, voit apparaître, dans ces eaux saumâtres qu'elle habite seule depuis des centaines d'années, une bombe atomique en la personne de Julia Adams, son sang froid ne fait qu'un tour dans son slip.





Le film aurait donc pu tomber dans le graveleux, le racolage, le voyeurisme, l'érotisme de bas étage, écueil que Jack Arnold évite haut la main, en nous livrant une variation sur La Belle et la bête ponctuée de scènes sublimes : ces fameuses séquences de baignade, ou devrions-nous dire, de danse aquatique, puisque c'est à un véritable ballet sous-marin que nous convie un Jack Arnold plein de poésie et touché par la grâce. La 3D, nouveau jouet de l'époque, a peut-être contribué à inspirer à Jack Arnold ces scènes, mais elles ne perdent rien de leur beauté sans cet artifice. Les longues jambes de Julia Adams ondulent quelques centimètres au-dessus des plantes marines et des bras palmés aux mouvements envoûtants, inquiétants mais contrôlés, de l'étrange Gill-Man, l'inoubliable monstre, dans un lente chorégraphie de fascination amoureuse.




Au fond, dans sa simplicité, la créature est encore le personnage le plus touchant d'un film où les personnages masculins, eux aussi obnubilés par la seule femme à bord, se livrent à un combat de coqs ridicule et néfaste. Billy Wilder se souviendra de ce film au moment de tourner Sept ans de réflexion, comédie grinçante épinglant l'américain mâle blanc dominant, incarné par Tom Ewell. Le personnage principal, nommé Richard Sherman, n'avait qu'une idée en tête : tromper sa femme avec la première venue, qui s'avérait n'être autre que l'irrésistible Marilyn Monroe. Celle-ci n'avait alors de cesse de citer, en criant, le titre du film de Jack Arnold, Creature from the Black Lagoon, tout en résistant aux assauts de son voisin du dessous très concupiscent. Dans un New York caniculaire, les deux étages de l'immeuble servant de décor à la comédie de Wilder, l'un occupé par l'homme marié désœuvré, l'autre par la divine blonde, étaient reliés par un escalier sans issue, rappelant les deux mondes séparés du film de Jack Arnold, celui des profondeurs, abritant la menace, et la surface. Malheureusement, Gill-Man, la bête aquatique de L'étrange créature du lac noir, comme son futur homologue des villes, finit par craquer, et embarque la belle dans son antre - image d’Épinal digne de celle tournée par Cocteau dans son adaptation du conte de Mme Leprince de Beaumont. On sent alors le monstre mu par la volonté de renouer avec un amour perdu, cette autre créature dont les scientifiques trouvaient un membre fossilisé au début du film. Jack Arnold parvient ainsi à titiller notre imagination et à nous faire projeter sur sa créature des sentiments qui lui donnent une autre dimension.





Le film a souffert, comme quelques autres du même genre, d'abord de sa modestie, prise à tort pour un manque d'ambition, ensuite de son emballage, nous l'avons dit, mais peut-être aussi de cette suite, mise en boîte un an plus tard par le même Jack Arnold. Nous ne l'avons pas vue mais nous ne savons que trop combien d'autres monstres ont pâti de tirer sur la corde et de se voir inventer tour à tour un fils, un cousin, un neveu, un filleul ou un gendre peu recommandables. Mais le pire coup bas contre ce film reste l'attitude et les choix du Gill-Man après 1954, qui surfa sur la popularité du film pour se constituer un petit pactole en étant d'abord l'effigie d'une marque de sardines bas de gamme, puis en traînant ses palmes sur les plateaux télé pour raconter ses frasques ou en devenant l'égérie par intérim de MacDonald, avant qu'un Ronald plus familial et accueillant ne prenne le relai. La légende raconte qu'on peut apercevoir le Gill-Man dans certaines venelles de Los Angeles, jouant du Gershwin en soufflant dans une conque et recueillant de sa dernière palme valide quelques pounds qui lui permettent de s'acheter des boîtes de câpres entre deux numéros au Marineland local. La triste fin du petit enfant huître...


L'étrange créature du lac noir de Jack Arnold avec Julia Adams, le Gill-Man, Richard Carlson et Richard Denning (1954)

13 février 2018

The Ritual

The Ritual est le premier long métrage du cinéaste britannique David Bruckner qui avait jusqu'alors signé quelques courts ainsi que certains segments de films à sketchs tels que V/H/S et The Signal. Distribué par Netflix et accompagné d'échos plutôt positifs, cette adaptation d'un livre d'Adam Nevill pouvait constituer une sorte de salut nécessaire pour la plateforme de streaming juste après la débâcle The Cloverfield Paradox. Force est de constater que The Ritual s'impose en effet d'emblée comme un film d'horreur sérieux, qui respecte son audience et propose un spectacle assez haletant, nous rappelant au bon souvenir de la vague horrifique britannique des années 2000. On y suit une bande de gars partis pour quelques jours de randonnée dans les forêts suédoises, afin d'honorer la mémoire d'un ami, tué arbitrairement lors du braquage d'une supérette (la première scène, efficace). Parmi eux, Luke est encore hanté par la mort de son pote, à laquelle il a assisté, caché, sans oser intervenir, par peur d'y laisser aussi la vie. Ce contexte est propice aux tensions, d'abord sous-jacentes, entre les membres du groupe et, quand celles-ci éclateront, elles s'ajouteront à une menace extérieure, invisible et inexplicable, qui semble hanter la forêt...





David Bruckner arrive plutôt facilement à installer une ambiance intrigante. Il plante le décor rapidement et nous propose de suivre des personnages qui, sans être très épais, évitent les stéréotypes. Il est aidé en cela par des acteurs solides et crédibles, et je pense ici tout particulièrement à Rafe Spall, dans le rôle de Luke, dont on sent qu'il est encore écrasé par son sentiment de culpabilité et que celui-ci parasite tous ses rapports avec les autres. Hélas, s'il s'agit d'une bobine horrifique appliquée et plutôt recommandable, The Ritual pêche cruellement par manque d'originalité. Le schéma que son scénario respecte, avec le trauma inaugural du personnage principal puis sa délivrance dans l'épreuve qu'il traverse, est très rebattu. On pense aussi à bien des films, notamment The Blair Witch Project ou The Descent, sans que l'œuvre du jeune David Bruckner ne parvienne à réellement s'affirmer au milieu de ces si nombreuses références. Bien qu'un peu trop attendu dans son déroulement et n'évitant pas certains poncifs du "film-où-un-groupe-se-paume-dans-les-bois", The Ritual parvient malgré tout à entretenir notre curiosité jusqu'au bout.





On se demande en effet pendant longtemps quelle orientation va choisir le scénario, s'il va opter pour le surnaturel, quitte à prendre un risque, ou une explication plus psychologique, alternative facile et redoutée. Attention au spoiler : c'est finalement vers l'horreur sectaire et purement fantastique que s'engage David Bruckner, pour notre plus grand plaisir et avec un certain succès. Quand se montre enfin la fameuse créature régnant dans la forêt suédoise, nous sommes agréablement surpris par son apparence, très soignée et loin des clichés ; il s'agit d'ailleurs davantage d'une divinité que d'un simple monstre. S'il n'est malheureusement pas l'excellent film d'horreur espéré, The Ritual confirme toutefois que Netflix peut gagner en crédibilité et jouer un rôle intéressant pour améliorer la visibilité d’œuvres et de cinéastes qui méritent effectivement de toucher une plus large audience. 


The Ritual de David Bruckner avec Rafe Spall, Arsher Ali, Sam Troughton et Robert James-Collier (2018)

10 février 2018

The Cloverfield Paradox

Netflix a cru nous faire une jolie surprise en sortant le nouveau film de la saga Cloverfield quelques heures seulement après avoir diffusé sa première bande-annonce lors du Super Bowl. Il y avait en effet de bonnes raisons de frétiller d'impatience et de regarder en vitesse ce nouvel épisode qui fait suite à deux films plutôt intéressants qui exploraient chacun de manière assez originale des genres différents, en s'inscrivant dans un même univers, dévoilé peu à peu. Cloverfield premier du nom est l'un des rares found footage à être réellement efficace, il constituait un film catastrophe assez bas du front mais, pour les amateurs, une expérience qui valait la peine d'être vécue. 10 Cloverfield Lane était quant à lui un thriller en huis clos magnifié par son actrice principale et une conclusion ma foi très réussie. Qu'allait donc nous réserver la suite ?




A y regarder de plus près, si nous étions dénués de tout a priori négatifs, on pouvait tout de même nourrir quelques doutes... A la réalisation de The Cloverfield Paradox, un inconnu nommé Julius Onah qui, après quelques recherches menées sur internet, s'avère être un jeune cinéaste au statut envié puisque régulièrement cité dans d'obscures listes recensant les metteurs en scène américains à suivre et sur le point d'exploser. A l'écriture, Oren Uziel, qui travaille sur une histoire initialement intitulée God Particles depuis des années mais dont on ne sait rien d'autre. Et à la production, fidèle au poste, JJ Abrams, dont on pourrait penser qu'il est le vrai cerveau de l'entreprise. Or, force est de constater, après quelques minutes de film seulement, que de cerveau, il n'y en a pas !




Le triste JJ Abrams a simplement dû signer le chèque permettant la mise en branle de cet abject projet et, par la même occasion, l'arrêt de mort de la saga. Dénué de la moindre imagination et nous proposant une mise en scène exécrable digne d'un très mauvais téléfilm, Julius Onah a effectivement explosé et perdu illico son statut de jeune réalisateur under the rader pour gagner les rangs trop bien garnis des purs zonards à éviter absolument. Quant au scénariste, dont la place est en détention provisoire ou en hôpital psychiatrique, il serait le premier à être poussé vers l'échafaud tant son script infâme dégage une odeur de pet dégueulasse.




Essayons de faire bref : nous sommes donc dans un futur indéterminé et la Terre, en proie à une crise énergétique sans précédent, est dans une merde noire, au bord d'un conflit mondial qui pourrait acter la fin de l'humanité. Pour sauver la situation, des scientifiques et des techniciens issus des pays les plus influents du moment (Russie, Allemagne, Grande-Bretagne, USA, Chine, Brésil et... Irlande) sont envoyés en mission sur une station spatiale en orbite autour de la planète bleue afin de créer une source d'énergie inépuisable à l'aide d'un accélérateur de particules géant. Malgré les mises en garde d'un illuminé assurant que l'utilisation de l'accélérateur pourrait engendrer des catastrophes spatio-temporelles inédites et irréversibles, tout ce petit monde s'active pour réussir enfin le lancement de la machine. C'est alors qu'une surcharge se produit suite à laquelle les scientifiques découvrent avec stupeur que la Terre a tout bonnement disparu des radars. D'autres événements étranges vont alors se produire au sein de la station, mettant en danger l'ensemble de l'équipage.




Ce n'est pas pour m'envoyer des fleurs, mais sachez que je raconte beaucoup mieux que Julius Onah et son scénariste dont l'horrible rejeton, d'une laideur et d'une bêtise étonnantes, est un supplice du début à la fin. D'emblée, on essaie de nous intéresser à des personnages qui n'existent à aucun moment, d'infects clichés ambulants. On s'amusera de la perfidie du Russe, forcément le plus infréquentable de la bande. On pleurera aux répliques supposées être humoristiques de l'irlandais incarné par le très pénible Chris O'Dowd, notamment quand toute la fine équipe se rend compte que la Terre a disparu (ce qui donne des dialogues épouvantables et grotesques comme "La Terre ne peut pas disparaître aussi facilement...", "Je t'assure, j'ai vérifié deux fois, je ne la retrouve plus", "T'as bien cherché partout, t'es sûr ?", "La Terre a juste putain de disparu !" ; il faut vraiment entendre tout ça pour y croire). On sera rapidement fatigué par les péripéties de plus en plus débiles auxquelles doivent faire face les membres de l'équipage. Devant ce vaste n'importe quoi, on se demande même s'il ne s'agit pas là d'un film ouvertement comique, d'une sorte de parodie, d'un délire entre potes, d'une blague qui a mal tourné ou que sais-je.




Le scénario est si idiot et prévisible dans sa bêtise qu'il annihile tout espèce d'intérêt que l'on pouvait avoir pour la franchise Cloverfield, et celle-ci aura bien du mal à s'en relever. Des univers parallèles sont ainsi sordidement mêlés par l'arrogance humaine, l'humanité faisant appel à une technologie qu'elle ne maîtrise pas pour sortir d'une impasse vers laquelle elle a foncé tête baissée, pour se dépêtrer d'une situation qu'elle a elle-même provoquée. Mais, là encore, je vais bien trop loin, le film ne développe aucun discours, aussi basique soit-il, ressemblant à ça, il ne propose aucune de ces critiques et mises en garde traditionnellement véhiculées par les récits de science fiction. C'est cette faille créée entre des univers parallèles qui aura donc notamment entraîné l'apparition d'une bestiole immense défonçant tout sur son passage. Avant de déclencher l'ultime essai de l’accélérateur de particules, l'un des tocards de la station prévient pourtant tout le monde dans un éclair de lucidité, il lève le doigt poliment et déclare "Au fait, vous savez que si l'accélérateur de particules dysfonctionne, on peut peut-être ouvrir une faille entre des dimensions parallèles, et faire venir des créatures, des monstres venus d'ailleurs ? Ouf non ? J'dis ça j'dis rien !".




En réalité, on tient là une sorte de croisement bâtard entre des films qui étaient déjà eux-mêmes de sacrées merdes. On pense ainsi aux derniers immondices impardonnables de Ridley Scott, Prometheus et Alien Covenant, pour cette façon de dynamiter un univers, qui jusque là se tenait bien et cultivait intelligemment un certain mystère, par des révélations misérables dont tout le monde se serait bien passé. On pense également à des trucs médiocres mais beaucoup moins offensants tels que le récent Life : Origine, qui avait pour lui le mérite de se prendre pour ce qu'il était, à savoir un simple et bête film de monstre à l'ancienne, et guère autre chose. Tout est à jeter dans The Cloverfield Paradox. En plus d'être con, c'est désagréable à la vue, avec entre autres ses plans obliques ignobles, incapables de générer la moindre tension, et cette station dont on n'arrive même pas à comprendre la géographie. 10 Cloverfield Lane était un huis clos et parvenait grosso modo à nous le faire ressentir, à nous transmettre une impression d'enfermement, une certaine tension. Cette suite n'y parvient pas une seconde et n'est qu'un enchaînement de conneries terribles.




Nous suivons, en parallèle, les mésaventures du petit-ami de la britannique, resté sur Terre et confronté aux conséquences du dérèglement global. Une partie dont on a appris de la bouche d'un JJ Abrams honteux qu'elle avait été tournée après coup, pour sauver l'ensemble. C'est effectivement moins abominable à suivre que ce qui se déroule dans la station spatiale, mais c'est tout de même inintéressant au possible. Tout est à jeter je vous dis. Ils auraient bien mieux fait de réaliser un prolongement direct à 10 Cloverfield Lane, en nous proposant tout simplement de voir Mary Elizabeth Winstead, dans sa combinaison de fortune, affronter les aliens et essayer de survivre dans un monde apocalyptique. Il n'en faut pas plus pour faire un bon film de genre ! On aurait maté ça avec bien plus de plaisir...




Comme trop souvent hélas, les plus malins dans cette histoire étaient sans doute ceux qui ont orchestré la campagne marketing, tout simplement basée sur l'entretien du mystère par le silence et l'effet de surprise final avec l'arrivée soudaine du film. Cela a en effet permis à cette gigantesque daube de bénéficier d'un buzz retentissant sur les réseaux sociaux et d'être certainement vue par bien des curieux. Une fois que les premiers l'avaient subie, ce buzz s'est aussitôt transformé en "bad buzz" puisque le film s'est fait descendre de toutes parts. Ce lynchage en bonne et due forme était tout à fait mérité. Les quelques défenseurs du produit, parmi lesquels des maniaques passionnés et des fous dangereux, échafaudant des théories reliant les trois films sur des forums à éviter, existent bel et bien mais ils doivent se sentir très seuls. Pour eux aussi, la Terre a disparu. The Cloverfield Paradox anéantit tout ce que la triste bande menée par JJ Abrams a essayé de faire et envisageait de faire. Pire encore, cela fait même relativiser les très minces qualités des deux premiers épisodes qui étaient déjà bien peu de chose. Une sacrée arnaque. 


The Cloverfield Paradox de Julius Onah avec une bande de tocards terrible (2018)

8 février 2018

Colombiana

Une merde de chien avec un cancer du colon a un meilleur aspect que ce ruban de pellicule... En réalisant ce film, Olvier Megaton (?) s'est délesté d'un gros colombi(a)n(a). On sait tous très bien qu'Olivier Mégaton n'est que le pseudonyme de celui qui est derrière ce désastre volontaire. Cet homme doté d'un surpoids dont il n'arrive pas à se débarrasser, d'une beubar d'une semaine pour se sentir plus viril, et surtout d'un talent aux oubliettes depuis belle lurette. Je trouve ça toujours étonnant que des "star hollywoodiennes" (j'utilise des guillemets parce qu'avec l'actrice na'vi Zoé Saldana on galvaude le terme) viennent se livrer pieds et poings liés au cœur d'un massacre toujours orchestré de main de maître par Luc Besson, sous couvert d'un pseudo. "Vengeance is beautiful" ? Nawak...


Colombiana d'Olivier Megaton avec Zoe Saldana et Amanda Stenberg (2011)

6 février 2018

George Washington

Cela faisait bien longtemps que je voulais voir George Washington, le premier long métrage du cinéaste américain David Gordon Green, auteur, à ses débuts, de quelques films indépendants très remarqués, à l'image du très chouette L'Autre Rive (dont je vous avais parlé avec un vif enthousiasme avant d'être immédiatement douché par les miteux Snow Angels et Joe, sans parler du très anecdotique Prince of Texas). A sa sortie, très confidentielle, en 2001, son premier film a également été accueilli à bras ouvert par les critiques US et a reçu son lot de prix et de nominations. Il nous propose de suivre le quotidien d'une petite bande de jeunes noirs dans une ville désolée du sud des Etats-Unis pendant un été marqué par un accident terrible après lequel chacun devra apprendre à vivre.




Peut-être ai-je trop vu de films de ce genre, peut-être m'en suis-je lassé et peut-être aurais-je été totalement séduit par celui-ci si je l'avais vu il y a 10 ans. A mes yeux, George Washington porte, en germe, toutes les limites du cinéma de David Gordon Green, qui se révéleront au grand jour dans ses films suivants. Un cinéaste qui se regarde beaucoup filmer, qui croit peut-être un peu trop au pouvoir de fascination qu'exerce ces plongées dans l'Amérique profonde sur ses spectateurs et qui, finalement, n'a pas tant de choses que ça à dire et à montrer.




Et pourtant, il y a de quoi être sous le charme. La photographie signée Tim Orr (mentionné dès le premier panneau du générique final aux côtés du réalisateur/scénariste, comme pour souligner son importance) est de toute beauté et participe à nous installer dès les premières minutes auprès de ces jeunes, dans la moiteur et la langueur estivales de leurs déambulations et de leurs journées sans but. Les cadres léchés, attentifs aux visages des acteurs tous irréprochables, et la mise en scène très appliquée de David Gordon Green évoquent encore une fois les premiers films de Terrence Malick, eux aussi empreints de cette saveur particulière du southern gothic, de cette lumière singulière. La scène dudit accident, moment charnière du film, est un passage bien négocié par le cinéaste, qui parvient parfaitement à nous faire ressentir cet étrange malaise suscité par ce basculement inattendu.




En bref, tous les ingrédients semblent bel et bien réunis pour se laisser agréablement porter et, au bout du compte, pour s'enthousiasmer sans réserve pour une nouvelle pépite du cinéma indépendant américain. Mais, progressivement, je me suis désintéressé de tout ça. La voix off du petit garçon nous accompagnant dans l'histoire m'a paru de plus en plus affectée, superflue, pénible. Le film m'a semblé manquer d'humilité, chichiteux, ne réussissant pas à véritablement capter cet état de douce ou amère mélancolie, typique de l'adolescence, qu'il développe avec superficialité, comme si c'était acquis. David Gordon Green ne réussit guère à donner vie à des personnages marquants, à dresser des portraits prégnants d'adolescents forcément familiers et évocateurs. Même le personnage principal, dont le surnom fait office de titre, et qui doit gérer sa culpabilité puis un statut de héros inattendu, ne passionne jamais. Laborieux et frustrant, George Whasington n'est tout de même pas un mauvais film, mais j'ai dû trop en voir des comme ça, et je ne suis guère étonné du tournant nauséabond pris par la carrière de son réalisateur par la suite.


George Washington de David Gordon Green avec Candace Evanofski, Donald Holden et Paul Schneider (2000)

4 février 2018

Bilan 2017




1. The Lost City of Z, de James Gray





3. Le Jour d'après & Yourself and Yours de Hong Sang-soo 


5. Brawl In Cell Block 99, de S. Craig Zahler


6. Certain Women, de Kelly Reichardt


7. Good Time, de Ben et Joshua Safdie


8. Barbara, de Mathieu Amalric




10. Wind River, de Taylor Sheridan
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15. Dunkerque, de Christopher Nolan


Ce qui vous sautera aux yeux d'emblée ce sont bien sûr ces points de suspension qui séparent Dunkerque du reste du classement. Clin d’œil au film, puisque ces "..." incarnent la Manche sous forme typographique. Mais ils sont surtout là pour intégrer Christopher Nolan vaille que vaille à ce classement et le réhabiliter. Nous prouvons ainsi notre mansuétude : ce n'est pas donné à tous les dangereux malades d'inviter à leur table celui qu'ils ont tant recherché pour le larder de coups de poignard. Ces trois points auront aussi pour vertu de nous inciter à regarder d'autres films de 2017 afin de découvrir, avec vous, au fil des siècles à venir, quels seront ces fameux 4 films manquants (les numéros 11 à 14) prêts à compléter le meilleur du cinéma en 2017. 




Nous avons déjà pensé à d'autres candidats : Jackie (pour le plaisir de revivre l'attentat entre deux gros plans sur le visage de Natalie Portman), Split (dont les cinq dernières minutes sont certes le meilleur moment de cinoche de l'année mais ne forment qu'un très court métrage), We Blew It (de notre ami Jean-Baptiste Thoret, que l'on peut appeler notre padawan, pour les nombreux conseils qu'on lui a distillés et la trajectoire cinéphilique que nous avons su lui suggérer : il nous doit tout, ou presque), Lucky (qui a juste été prononcé à la cantonade, n'ayant de toute façon aucunement sa place dans un top), John Wick 2 (qui souffre de ne pas former qu'un seul long métrage avec le premier du nom, soit une fusillade de 4h sans interruption : le pied), Après la Tempête (car Kore-eda est un habitué de nos classements, mais faut pas pousser, un film de 2h30 en pilote automatique dont le scénar n'est qu'un pot très pourri des quatre précédents, ce n'est pas très sérieux, Kore...).




Hommes de lettres par nature, intéressons-nous, une fois n'est pas coutume, aux chiffres ! Année faste pour nous : beaucoup de films vus et critiqués, car nous avons su profiter d'une situation professionnelle un peu plus stable (autrement appelé "une planque"). Payés à rien foutre, nous avons vu 2022 films cette année, à raison de 10 films par jour grosso modo. Soit :
  • 8 films vus en salles de cinéma
  • 2021 vus à la télévision (merci l'offre TCM cinéma gratuite en janvier 2018 avec Free)
  • 665 films vus en dormant
  • 56 films vus sur un téléphone en allant au boulot
  • 48 films vus en salles quelconque (id est : chez nous le plus souvent)
  • 6,5 films vus en avion
  • 12 films vus dans le train
  • 27 films vus au volant de la voiture (et on déconseille à tout le monde de nous imiter, surtout sur les routes en épingles à nourrice qui mènent dans le Queyras, et qu'on a parfois coupées tout droit)
  • 10670 films téléchargés (hors porno)
  • 1 film vu sous forme de dvd emprunté à nos parents (le Kaurismaki)

Attention ! Si vous faites le total, si vous recoupez les chiffres, ça ne pourra en aucun cas faire un compte rond. En effet, certains titres se recoupent. On a par exemple vu Certain Women sur un téléphone, au volant et en dormant (mais il nous a beaucoup plu, malgré la facture chez le garagiste pour remettre la bagnole à l'endroit). Vous vous interrogez peut-être sur le demi-film vu en avion. L'explication est simple : le voyage Toulouse-Bordeaux n'est pas assez long. On a bien insisté pour rester dans l'habitacle pour finir Jeannette auprès des contrôleurs aériens, mais on nous a dit de sortir de là fissa.