17 octobre 2017

Detroit

Depuis plus de 10 ans maintenant, Kathy Bigelow filme avec une acuité sans pareille et sans commune mesure tous les plus grands événements qui ont façonné notre société actuelle. Avec son dernier bébé, laconiquement prénommé Detroit, la réalisatrice-scénariste et productrice s'impose, de façon autoritaire et autonome, comme la plus fine observatrice de la géopolitique de son propre pays. Elle fait partie, avec NWR et Damian Chapelle, des cinéaste-clés pour comprendre le monde d'aujourd'hui et donc celui de demain.

Cinq longues années après la sortie surprenante de son chef d'oeuvre Zero Dark Thirsty qui revenait sur une arrestation significative et terriblement d'actualité, cela serait un beau pléonasme d'affirmer, bras dessus bras dessous, que le nouveau long métrage de la cinéaste originaire de San Carlos (Californie) était attendu au tournant. A l'heure des fake news et de l'infostanée, la réalisatrice a mis pas moins de cinq printemps à modeler un projet qu'elle mûrissait en secret depuis longue date. Précisons aussi que le développement hell n'a pas été facilité par l'administration Trump : on peut déjà parier que le énième Président des Etats-Unis ne manquera pas d'adresser un tweet assassin (et sexiste) à l'auteure lors de l'avant-première du film au Texas. On s'en réjouit d'avance... Mais nous nous concentrerons ici plutôt sur le volet cinéma de l'oeuvre, notre objet d'étude sur ce site spécialisé. 




Quand Zero Dark Thirsty levait le voile sur les méthodes de la marine américaine pour mener à bien une arrestation de nuit sur un terrain étranger (caméra infrarouge, casque renforcé, chaussures de marche, binoculaires haute précision, talkie-walkie longue portée, abnégation, reconnaissance du terrain vague, travail d'équipe), Détroit choisit de nous narrer des affrontements de rue lambda dans la jungle d'une mégapole urbaine et s'intéresse aux tentatives de coercitions engagées par les forces de l'ordre. Mais K-19 Bigelow, alias "the Special K", que nous avons eu la chance d'interviewer durant les premiers jours du tournage (en 2012, aux heures dorées de ce blog, loin, bien loin de nos aléas financiers actuels), nous a affirmé - en français dans le texte - n'être au courant de rien : si son film partage des similitudes avec des événements réels s'étant produits dans le Midwest des Etats-Unis, ça n'était pas dans ses intentions initiales. C'est sur le tournage que le film a véritablement pris forme et s'est peu à peu transformé en une chronique poignante et sans concession d'une bien triste page de l'histoire nord-américaine. Un drame social complexe, dont on découvre, stupéfait, tous les tenants et aboutissants. La cinéaste et scénariste, qui vit le jour en autarcie, loin de la capitale du Michigan et bien longtemps après les faits, s'est progressivement rendu compte qu'elle était la mieux placée pour nous livrer un récit objectif et sans bavure - si on peut se permettre - de ces événements terribles qui marquèrent le monde entier. Après vision sur grand écran du résultat, nous ne trouvons qu'une seule chose à dire : yes she can's... 




En 1967, toutes les caméras internationales étaient braquées sur la ville reine de l'industrie automobile et c'est avec une délicatesse quasi féline que Kathryn Bigelow s'est immiscée par un trou de souris, l'air de rien et presque par hasard, au cœur du conflit, pour mieux nous le dépeindre à chaud, près de 50 ans après les faits. Big Bigelow interroge a posteriori le passé pour mieux réinventer le futur. Il faut en effet avoir vécu dans une bulle pour ne pas savoir que les émeutes de Détroit sont plus que jamais d'actualité et résonnent tristement dans notre quotidien, à l'heure où les exactions policières font hélas la une de tous les journaux. Le film de Bigelow apparaît comme un véritable coup de balai dans la fourmilière... Elle semble s'étonner à chaque instant de son propre talent, et nous avec elle. Elle s'impose pourtant comme le plus grand homme politique du moment. Oui, vous avez bien lu : "homme", mais avec un grand F... Son film est à la fois le travail passionné d'un reporter aux aguets et l'oeuvre survoltée d'une d'artiste surdouée. Henri Cartier-Bresson meets Pabulo Picasso dans les ruelles étroites et bouillonnantes de la ville tentaculaire de la côte Ouest. Nous n'en sommes pas ressortis indemnes... 




Tel le détroit de Gilbraltar, Détroit de Bigelow décide de nous montrer la partie immergée (ou émergée, selon de quel côté de l'Atlantique on se trouve) de cet iceberg à la dérive qu'est la société américaine. Face à un spectacle si désolant, nous sommes tout simplement sur notre séant et ce pendant 2h30 (280 minutes). À la fin de la séance, on se demande si ça n'est pas la première fois que l'on est aussi longtemps resté assis. Il est utile de préciser que notre salle de projection privée dispose d'un distributeur automatique de M&M's et d'un micro-ondes, il n'est donc pas rare que nous nous levions en cours de séance pour satisfaire des besoins bien naturels. Si le très long métrage de la réalisatrice de Démineurs nous donne de nouveau envie de se révolter face aux injustices, il n'oublie pas toutefois de nous faire rire (je repense ici à cette scène déjà culte où le lieutenant en charge des opérations demande les clés du véhicule à son collègue alors qu'il les a dans la poche de son propre pantalon). Bigelow filme avec une caméra, sans se soucier de ce qu'il y a derrière elle, en ne s'intéressant qu'à ce qu'il y a devant.




Le charme de K8, unanimement reconnue comme une très belle femme dans les corridors d'Hollywood, et bien qu'elle soit toujours située derrière l'objectif, suinte littéralement à l'écran. Des anachronismes étonnants (on relève la présence de smartphones, de smartbox, de smarties, de smarts) parasitent le film, comme pour mieux nous rappeler que ces émeutes pourraient encore survenir à tout moment. A la manière de Sofia Coppola dans Marie-Antoinette, Détroit nous met ainsi face à nos contradictions, dans une position loin d'être tout à fait confortable. Il nous montre une époque que l'on croyait révolue pour mieux nous en faire douter. Il nous rappelle de rester vigilant afin que des accidents d'un tel genre ne puissent pas se reproduire. Un double effet kiss cool que John Woo n'aurait pas renié... Bigelow, qui a autorisé ses acteurs à l'appeler Totoro-san pendant le tournage, a encore choisi un casting d'exception fait d'inconnus et de grands brûlés. On applaudit la démarche. Le résultat est une véritable réussite quand on sait que certains acteurs étaient souffrants pendant le tournage (on remercie le tweetos @HerbeDeBison pour cet éclairage sur notre fil twitter), certains n'ayant pas survécu aux directives de leur patronne. 




Si le chômage a augmenté de 1% en juillet, l'activité de Bigorneau n'a, quant à elle, guère cessé, bien au contraire. La promotion du film bat son plein et l'auteure en est la chef d'orchestre en sous-sol. Malgré ce que le titre équivoque laisse à penser, et d'après une stratégie bien rodée par les Star Wars, c'est bien le premier film d'une trilogie antéchronologique que nous propose Katherine Bigelow. Une saga qui, à coup sûr, marquera nos rétines à tout jamais et nous attendons les quatre prochains volets de pied ferme. L'ancienne concubine de James Cameron est aujourd'hui sur tous les fronts, poing levé, afin de faire passer son message, celui-là même que son film véhicule avec force et fracas, sans oublier de nous divertir. N'y allons pas par quatre chemins : Détroit est un film qui vous laissera KO, chancelant, à l'agonie sur votre fauteuil, après avoir reçu un coup fatal en plein cœur, sur la tempe. La gueule écumante de bave, l'estomac plein jusqu'aux pieds, l’œil au beurre noir, on en redemande. Katherine Bigelow a su réaliser un film coup de pied - caméra au poing - dans la ruche fourmillante de la cité du Midwest. C'est du cinéma qui nous prend aux tripes sans manquer de nous amuser et de mettre nos neurones en ébullition. En d'autres termes : du très très grand cinéma. Bigelow, dont le dernier mail nous informe qu'elle n'a pas obtenu le final cut, se dit tout de même "assez satisfaite" ("quite disatisfied") du travail accompli. "Rendez vous à la Mostra de Berlin" nous dit-elle en guise d'adieu. La Palme l'y attend bien au chaud... Ce détroit s'impose comme un nouveau sommet (sic !) de cinéma en plein air.


Detroit de Kathryn Bigelow avec John Boyega, Jack Reynor, Will Poulter et John Krasinski (2017)

13 octobre 2017

Le Fantôme de Cat Dancing

Film peu connu de Richard C. Sarafian, The Man who Loved Cat Dancing est un western mais avant tout, comme son titre original le dit bien, un "film d'amour". La scène d'introduction nous plonge pourtant en plein dans le genre attendu, avec tous ses codes. Nous assistons au braquage d'un train de la malle-poste par une bande de malfrats, mais cette attaque a un témoin inattendu : Catherine Croker (Sarah Miles), une femme toute en toilette arpentant le désert seule, à cheval et sous un parapluie. Tombée au mauvais endroit au mauvais moment, la dame est aussitôt enlevée par les braqueurs, mais pourra compter sur Jay Grobart (Burt Reynolds), le chef de la troupe, pour la protéger de ses gros porcs d'acolytes qui la convoitent, et puis, par la même occasion, pour l'aider à échapper à un mariage calamiteux avec Willard Crocker (George Hamilton), un abruti machiste qui aura tôt fait de rejoindre le shérif et ses hommes à la poursuite de la joyeuse bande de fugitifs, moins pour retrouver sa femme, qu'il prévoit de battre sitôt qu'il l'aura reconquise, que pour faire tâter de son beau fusil rutilant aux ravisseurs.





Mais la scène d'introduction est peut-être la seule à s'inscrire à toute force dans les codes génériques du western. Le reste du film, auquel on peut reprocher une certaine longueur (je ne lui reproche rien), se concentre sur l'évolution des rapports entre les personnages, et notamment le rapprochement entre Jay et Catherine, personnages que Sarafian parvient à nous rendre très proches, qui se dessinent peu à peu sous nos yeux et tissent des liens émouvants. C'est d'ailleurs l'autre force de Sarafian avec ce film : tourner des scènes que l'on n'est pas prêt d'oublier.





Nous pensons par exemple à cette séquence où deux membres du gang, Dawes (Jack Warden, qui retrouve au casting Lee J. Cobb seize ans après 12 hommes en colère, ce dernier interprétant ici non pas le salaud de l'affaire, une fois n'est pas coutume, mais le shérif Lapchance, assez désabusé) et le jeune Billy (Bo Hopkins) se querellent, et où le premier finit par marteler le dos de son camarade de coups de poings, provoquant une longue agonie. Ou encore ce moment, à part dans le film, et génialement mis en scène, où les gars de la bande, réfugiés dans une cabane au sein d'un ancien campement de mineurs déserté, près d'un cours d'eau sombre et sous la lumière pâle de la lune, sont attaqués par des indiens, le tout s'achevant très vite dans un bain de sang silencieux.





La fin du film peut paraître un rien angélique, avec la visite du camp indien où Jay renoue avec son passé (Christine s'est peu à peu, et tout au long de leur périple, mutée en fantôme de son ancienne épouse indienne, à force de tresses et de visage foncé par un maquillage de terre), puis la résolution, à flanc de montagne enneigée, mais elle a le mérite de détonner et de finalement surprendre vis-à-vis des westerns crépusculaires (et autres films, de traque ou non), du Nouvel Hollywood. Cette histoire d'amour heureuse, mise en musique par John Williams, dépasse le genre et les attendus de son époque, et l'on se rappellera avec le sourire les répliques sèches et maladroites du taiseux Burt Reynolds, et le visage tartiné de boue d'une Sarah Miles s'aspergeant torse nu au bord de la rivière, définitivement débarrassée de son parapluie, de ses tenues guindées et de son corset marital, regagnant sa liberté de femme le fusil à la main.


Le Fantôme de Cat Dancing de Richard C. Sarafian avec Burt Reynolds, Sarah Miles, Jack Warden, Lee J. Cobb, George Hamilton et Bo Hopkins (1973)

7 octobre 2017

Enemy

Alors que Blade Runner 2049 vient de sortir en fanfare sur nos écrans, accueilli sous les vivats unanimes du public et des critiques, il est intéressant de se replonger dans la carrière de son auteur, le canadien Denis Villeneuve et, plus précisément, de se pencher sur son film le plus singulier, j'ai nommé Enemy, avec Jake Gyllenhaal et Jake Gyllenhaal. Cette sorte de thriller psychologique a en effet l'originalité de nous proposer deux Jake Gyllenhaal pour le prix d'un : celui-ci interprète son propre rôle, celui d'Adam Bell, un physicien et prof de fac de pacotille, ainsi que son parfait sosie, dont on sait bien peu de chose. Enemy nous propose de passer 90 minutes en compagnie de Jake Gyllenhaal et de son double, l'un à la recherche de l'autre, le premier épiant le second, et vice versa. C'est très difficile à suivre mais l'on s'y fait, on essaye de tenir, mordicus, on se dit que tout ça n'est pas bien long, on a immédiatement mis notre lecteur en mode compte à rebours, on sait qu'1h30, c'est supposé passer en un claquement de doigts. Alors on mate ça, le courage en bandoulière, en serrant les dents tout du long et en priant pour le pardon de toutes les personnes impliquées dans la production. Pour une fois, saluons l'affiche du film, qui a le mérite de nous prévenir qu'il s'agit d'un piège à éviter.


J'ai gribouillé ce dessin pour vous montrer dans quelle position j'ai vu ce film.

C'est le film le plus court de Denis Villeneuve, qui n'avait décidément rien à nous raconter, lui qui parvient d'ordinaire à étendre sur 3 heures des scénars qui auraient pu être efficacement torchés en une demi plombe. Le cinéaste originaire de Bécancour (Québec) avait vraisemblablement envie de peaufiner sa filmographie, il lui fallait réaliser son "film malade", son "grand film incompris". Il a donc choisi de nous livrer ce petit film de merde, entre deux succès. Quelle audace. Ses plus ardents défenseurs ne l'ont hélas pas suivi. Enemy est tout simplement imbitable. Même les fans hardcore de Denis Villeneuve, apparus en nombre après l'arnaque Premier Contact, ne viennent pas nous raconter qu'il s'agit d'un film à reconsidérer de toute urgence. Même eux ! Les plus farouches groupies de Jake Gyllenhaal n'ont pas tenu un quart d'heure devant cette horreur où leur idole apparaît en deux exemplaires, orné d'une belle barbe et vêtu d'un blouson de cuir du meilleur effet. Pour ne rien gâcher à ce cauchemar total, sachez qu'on croise là-dedans le fantôme de Mélanie Laurent, baragouinant des dialogues abscons dans un anglais terrible.


Une fois le film terminé, voici comment mon acolyte Rémi m'a récupéré.

Ce film est sorti le 13ème jour de la 13ème semaine du 13ème mois de l'année, en 2013, année maudite. Déambulations sans queue ni tête dans les méandres du cerveau torturé d'un acteur à la dérive. Enemy se veut intello, psychologique, philosophique, cérébral, méta-discursif. Il n'est au final qu'une soirée brisée en mille morceaux. Enemy porte bien son titre et m'a littéralement mis en PLS (cf. les deux schémas qui illustrent mon article). J'ai voulu sauver ma peau. La dernière scène du film, qui nous montre une espèce d'araignée géante marchant sur la ville, finit de nous achever. Cette image que Villeneuve doit espérer très marquante et qu'il laisse là en guise de "food for thoughts" ridicule, comme si nous allions nous arracher les cheveux à comprendre son sens, achève simplement de nous exaspérer. Quand, en 2049, nous vivrons dans un monde encore plus dégénéré qu'aujourd'hui, les Cinémathèques encore existantes oublieront volontairement de programmer Enemy lors des rétrospectives consacrées à l'oeuvre de Denis Villeneuve. On les en remerciera. Un monde où les films de Denis Villeneuve font systématiquement le buzz est à mon avis un bien triste monde.


Enemy de Denis Villeneuve avec Jake Gyllenhaal et Mélanie Laurent (2013)

4 octobre 2017

Monsieur & Madame Adelman

Avant toute chose, l'affiche est une souffrance. D'abord on dit "Madame & Monsieur" plutôt que "Monsieur & Madame" quand on n'est pas un gros porc dégueulasse. Ensuite, il y a cette image toute retouchée, où Bedos semble faire du cheval sur le dos de sa femme qui exhibe un sourire abominable et dont les cheveux découpés sur Photoshop sont une pure et simple horreur. Et puis on lit les mots des revues publicitaires, et notamment ce mot, "Sexy", accolé aux horribles personnes apparentes. Mais après l'affiche, normalement, vient le film. Or, ce film de Nicolas Bedos, je ne le regarderai pas. Je pense qu'il pourrait me faire vriller, me faire passer de l'autre côté, me faire tout lâcher, vivre seul, dans les égouts, en sortir une fois tous les six mois pour tabasser des gens gratuitement et me faire tabasser par eux, aller au poste, me faire enculer, sortir et recommencer, en attendant de tomber sur un passant moins rigolo armé d'un calibre et prêt à bien vouloir me flinguer. Donc je ne le regarderai pas.


Monsieur esperluette Madame Adelman de Nicolas Bedos avec Nicolas Bedos et Doria Tillier (2017)

29 septembre 2017

Visite ou Mémoires et confessions

Une fois encore, Manoel de Oliveira défia le temps. Bam. Phrase. En 2016, un an après la mort du cinéaste portugais, à l'âge de 106 ans, sort sur les écrans un film inédit, gardé secret, un testament filmé en 1982, par un vieil homme déjà, de 74 ans, à qui il ne restait que la bagatelle de 35 ans à vivre et 25 films à faire (il évoque à un moment le scénario de L'étrange affaire Angelica, qui ne sera tourné qu'en 2010, et que l'on retrouve par anticipation dans l'image choisie comme affiche pour Visite ou Mémoires et confessions). A cette époque, Oliveira doit vendre la maison familiale pour payer ses dettes, mais il décide de la filmer avant de la quitter, histoire de se raconter, à travers des récits de souvenirs qu'il nous fait lui-même, face caméra, entre deux projections de films d'archives familiales (sa femme, Maria Isabel, coupant des fleurs, par exemple) mais surtout au fil des déambulations de la caméra, rythmées par deux voix off, l'une masculine, l'autre féminine, dans les pièces désertes de la grande demeure, désertes mais non vides, chargées encore de meubles, de bibelots, de photographies, de toute une vie.





Ce sont ces lentes traversées de la maison de famille qui fascinent le plus. La caméra donne l'impression de nous révéler en vision subjective ce que découvrent les deux voix, deux voix sans corps (des nouveaux arrivants invisibles, flottant dans une maison abandonnée bien que toujours habitée par son ancien propriétaire, on n'est pas loin de l'ambiguïté des Autres), qui progressent de pièce en pièce et commentent la visite. Parfois, l'une ou l'autre de ces voix s'interrompt, croyant avoir entendu quelqu'un au rez-de-chaussée ou dans une pièce voisine. Cette troisième voix n'est autre que celle de Manoel de Oliveira lui-même, que nous retrouvons alors dans son bureau, entouré d'un projecteur, de livres et d'un portrait de la Joconde (figure clé, une dizaine d'années plus tard, de Val Abraham), et nous parlant aussi bien de ses enfants et de son épouse, à travers quelques anecdotes, que de ses rencontres et de ses goûts (il confesse sa préférence, au sein des cinéastes portugais, pour Paulo Rocha). De sorte que De Oliveira, dans ce drôle d'objet filmique à la 1ère personne, autobiographie par le prisme très parlant du lieu et des objets, hante sa propre maison et son propre film, comme s'il était déjà mort. Et nous de le retrouver vivant, avec 35 ans de retard, ou avec 35 ans d'avance sur lui, un ou deux ans déjà après sa disparition.


Visite ou Mémoires et confessions de Manoel de Oliveira avec lui-même (1982 - 2016)

24 septembre 2017

Terminator Genisys

Tout le monde est tombé à bras raccourcis sur ce film à sa sortie et je trouve ça un brin exagéré. Il est très mauvais, certes, mais beaucoup plus soutenable que le précédent opus de la saga, l'abject Terminator Renaissance. C'est nul à chier, il faut l'avouer, mais Terminator Genisys a quelque chose de léger et d'imbécile qui le rend plus sympathique que beaucoup d'autres blockbusters abominables actuels. On dirait presque qu'il ne se prend pas tout à fait au sérieux, qu'il a conscience de son triste état. En cela, il a un très léger parfum des années 90, cette époque révolue où les films à grand spectacle hollywoodiens n'étaient pas encore assommants de sérieux et n'oubliaient pas d'être cons. La prestation d'Arnold Schwarzenegger y est pour beaucoup, tant l'acteur est constamment dans l'autodérision, à côté de la plaque comme jamais. Dommage qu'il soit si mal entouré. Jai Courtney est peut-être le pire acteur de sa génération. Sa tête est mise à prix sur Il a osé. On ne compte plus les franchises qu'il a participé à fusiller à bout portant de par sa seule présence à l'écran. Après Die Hard 5, où il incarnait le détestable fils de John McClane, le voici donc en Kyle Reese, personnage-clé de la saga initiée par James Cameron. Quel carnage... Cet homme est si laid, si mauvais. On est à des années lumières du charisme de l'inoubliable Michael Biehn.




Jai Courtney est l'une des plaies les plus purulentes du cinéma d'action américain de ces dernières années. Sa vacuité totale laisse songeur. Il n'est tout simplement rien. Qu'il est difficile de s'intéresser à ses aventures, de l'écouter débiter platement des répliques minables, de le regarder déplacer son corps sans âme... Face à lui, Emilia Clarke, en Sarah Connor, ne s'en sort pas beaucoup mieux. La scène où elle se désape, le cinéaste préférant alors filmer son ombre chinoise sur un mur de briques, est d'un ridicule rarement atteint. Linda Hamilton avait du chien. Emilia Clarke pourrait servir de débouche chiotte. A part ça... Mais il y a bien pire en la personne de Jason Clarke (son propre frère !), qui incarne ici John Connor (son fils !) avant de dégénérer en une sorte de terminator ultime. Ce triste mec est censé prêté ses traits disgracieux au grand chef de la résistance ! Lui aussi, on ne compte plus les films qu'il gâche en étant là, avec sa sale tronche en biais et son air désagréable. Qu'il est pénible ! Terminator Genisys souffre donc d'un casting complètement raté, à quelques exceptions près : Lee Byung-Hun est plutôt crédible en T-1000, il reprend assez bien le flambeau de Robert Patrick, mais il ne fait vraiment que passer.




Ce cinquième épisode souffre aussi d'un scénario qui part totalement en couille une fois que notre petit trio constitué de Kyle Reese, Sarah Connor et Pop's (aka Schwarzy, le pauvre...) décide de retourner dans le futur. Après ça, c'est un grand n'importe quoi à faire chialer les plus naïfs qui espéraient encore retrouver quelque chose des deux premiers films. Plus grave encore, Terminator Genisys se distingue par une absence totale de scène d'action bien emballée. Les combats entre robots font franchement pitié, à commencer par le premier, celui opposant le vieux Schwarzy à sa version originale. Pour le reste, c'est un défilé d'explosions et d'accidents de la route en hideux CGI. Ce moment où une bagnole percute de plein fouet Kyle Reese et Sarah Connor, fraîchement débarqués à poil sur une autoroute et qui s'en sortent indemnes après un petit roulé-boulé sur le bitume, est peut-être le pire de l'ensemble. Malgré sa nullité absolue, l'oeuvre d'Alan Taylor (mais qui est ce type ?) a pourtant été adoubée par James Cameron himself, mais on ne sait pas si c'était par obligation contractuelle ou si le réalisateur de Titanic avait un flingue sur la tempe quand il a prononcé ses mots doux, immortalisés en gros caractères sur l'affiche.


Terminator Genisys d'Alan Taylor avec Emilia Clarke, Jason Clarke, Jai Courtney et Arnold Schwarzenegger (2015)

19 septembre 2017

Good Time

Les frères Safdie, dont je ne connaissais que les deux premiers longs métrages, reviennent en très grande forme avec Good Time qui, à coup sûr, leur permettra d'éclater enfin aux yeux d'un bien plus large public. "Bad trip survolté et jouissif", "expérience sensorielle", "hypnotique", tous ces qualificatifs grandiloquents ornent les affiches de leur nouveau film déjà remarqué au dernier Festival de Cannes. Pour une fois, tous ces termes sont complètement justifiés et décrivent avec justesse cette petite bombe qu'est Good Time. Le scénario génial de Joshua et Ben Safdie ne nous laisse pas une minute de répit, aucun temps mort. Si les deux frères n'inventent pas la poudre et proposent des situations que l'on a parfois déjà vues ailleurs, ils parviennent à les condenser en 1h40 qui passe à toute vitesse et conservent un ton unique, avec ce regard toujours très doux porté sur ces personnages de losers qu'ils mettent en scène. On passe tout le film collé aux basques de Connie (remarquable Robert Pattinson) qui, après un braquage foireux, s'embarque dans une folle nuit new-yorkaise à la recherche de son frère retardé (Ben Safdie, bluffant). Après un léger temps d'adaptation nécessaire pour s'acclimater à un rythme très rapide qui pourra d'abord passer pour hystérique tant ses personnages sont sans cesse en train de se gueuler dessus (Jennifer Jason Leigh surtout), c'est avec un rare plaisir que nous suivons les mésaventures de Connie, dont l'amour pour son frère l'amène à prendre tous les risques et à commettre l'impensable.





On aimerait presque que le film s'apaise parfois, qu'il nous laisse souffler et qu'il prenne le temps de tirer pleinement partie du potentiel cinégénique des décors étonnants dans lesquels son personnage principal finit par se retrouver. Je repense tout particulièrement à ce passage terrible dans un parc d'attraction aux lumières chatoyantes, dont Connie et un abruti ramassé par erreur fouillent les recoins dans l'espoir d'y retrouver une sacro-sainte bouteille d'acide ou un sac rempli de dollars. Pratiquement toujours filmé au plus près de son acteur vedette, Good Time semble alors passer à côté de belles images, au profit d'une énergie constante, systématiquement relancée par des rebondissements et des bifurcations imprévisibles. Plutôt que de nous impressionner le temps d'une scène mémorable ou de nous ébahir face à leurs trouvailles visuelles, les frères Safdie s'affairent à nous laisser une sensation globale, à nous noyer dans une atmosphère unique, à nous faire vivre au plus près la fiévreuse épopée de leur personnage. Cette nuit sous acide est également accompagnée d'une bande-son au diapason signée Oneohtrix Point Never, aka Daniel Lopatin, un autre artiste new-yorkais bien décidé à capturer, lui aussi, une ambiance propre à la Grosse Pomme. Sa musique électronique anxiogène et la réalisation caméra portée des Safdie nous placent en immersion totale, en apnée.





Alors que leur idée de départ présentait ce risque, le scénario haletant des Safdie parvient rapidement à s'éloigner de la mode fatigante des films à pitchs forts se déroulant sur un temps très court mais retombant comme un soufflé. Nous sommes scotchés du début à la fin, parfois même abasourdis par la puissance formidable de ce récit qui paraît nous surprendre continuellement sans faire d'effort, en se déroulant naturellement sous nos yeux médusés. En outre, les Safdie n'oublient pas d'être drôles et on a particulièrement apprécié cette petite parenthèse sous forme de flashback qui nous raconte comment l'un des personnages de paumés a atterri dans cette galère. On sort de cette folle course en avant pratiquement essoufflé, avec la certitude de n'avoir rien vu de tel depuis un fameux bail. Nous saurons dans quelques temps ce qu'il restera de Good Time, si le film parvient à marquer durablement les esprits et à dépasser la simple expérience cinématographique pure mais, en attendant, on aurait presque envie d'y retourner ! A l'évidence, on tient là l'un des meilleurs films américains de l'année, et l'on vous recommande chaudement d'aller le vivre sur grand écran.


Good Time de Joshua et Ben Safdie avec Robert Pattinson, Ben Safdie et Barkhad Abdi (2017)