17 avril 2018

Toute première fois

J'ai repéré un gros goof dans cette comédie atroce au casting d'outre-tombe. Il y a plein de scènes où Pio Marmaï a les oreilles toutes rouges et ensuite ça s'atténue progressivement. Du coup je pense que l'acteur devait venir sur le plateau en scooter et qu'il portait un casque un peu trop petit pour son énorme tronche de cake. J'essayais de focaliser sur ce détail étonnant pour tenir bon. Fixer les oreilles écarlates de Marmaï est toujours moins pénible que supporter la vue du crâne lisse de Franck Gastambide, visiblement fier de ressembler à une star du porno. Mais ça ne m'a pas vraiment aidé. Dès le générique, abominable, je me suis senti pris à la gorge. Étouffé, compressé. Cette sensation que l'on peut éprouver au travail quand on est submergé, j'en étais victime sur mon canapé. J'ai donc coupé court face à ce défilé de sales gueules et ce déluge de connerie vulgaire, énième symptôme de l'état de déréliction alarmant de la comédie française. Mater ce film, c'est un peu comme se brosser les dents : on y va avec l'intention de respecter les trois minutes, mais on tient à peine 30 secondes et on finit par cracher dans le lavabo.


Toute première fois de Noémie Saglio & Maxime Govare avec Pio Marmaï, Franck Gastambide et Camille Cottin (2015)

13 avril 2018

La Caméra de Claire

Les trois films tournés en 2017 par Hong Sang-soo sont autant de variations sur le même thème, semble-t-il directement inspiré par les vicissitudes du cinéaste et de son actrice fétiche Kim Min-hee. Il est trois fois question d'une relation illégitime dont la révélation met en péril des trajectoires professionnelles. Après le très beau Le Jour d'après (sorti avant chez nous, mais en réalité tourné après), il y eut la petite déception de Seule sur la plage la nuit, qui abordait le problème sans doute trop frontalement et manquait de distance, de hauteur par rapport à son sujet. Mais c'est déjà oublié grâce à La Caméra de Claire. Ce film, tourné à Cannes durant le festival de 2016, en une poignée de jours, met en scène trois personnages, un cinéaste, alcoolique et macho, sa productrice, et l'assistante de cette dernière, Manhee (Kim Min-hee), qui se fait congédier au début du film, sans autre forme de procès, à la terrasse d'un café, pour son soi-disant manque d'honnêteté. Comprendre : elle a couché avec le réalisateur, qui était l'amant de sa patronne productrice.




Mais ce qui rend le film si plaisant, sans parler de son côté ensoleillé et, malgré tout, très gai, c'est le quatrième personnage qui se greffe au récit et reconfigure les liens qui unissent les trois protagonistes du drame, traçant d'étranges trajectoires dans la ville et entre eux. C'est Isabelle Huppert qui joue ce rôle. Elle apparaît pour la première fois marchant à vive allure dans une ruelle en pente de Cannes, qu'elle ne cessera de sillonner, puis elle rencontre le cinéaste alcoolique à la terrasse d'un café, et Manhee au bord de l'eau, toujours accompagnée de son polaroïd, prenant les un(e)s en photo, montrant d'un air faussement innocent ces images aux autres, et prétendant que les gens qu'elle photographie ne seront plus jamais les mêmes.




Et de fait, Claire apparaît comme une fée improbable. Venue à Cannes, ou devrait-on dire, descendue à Cannes, à grands pas, pour le film d'une amie, elle semble s'en désintéresser immédiatement pour aller où ses pieds la mènent (ses pieds menus mais chaussés de semelles de sept lieues), d'un personnage du trio à l'autre, croisant et recroisant ses membres au petit bonheur la chance, amicale, lumineuse, protectrice (y compris en traversant la route), sinon omnisciente en tout cas ubiquiste. Et ces rencontres s'enchaînent dans un ordre chronologique indécidable, le montage faisant la part belle à plusieurs ruptures déguisées, comme Hong Sang-soo en a le secret, troublé de surcroît par des échos étonnants d'un lieu au suivant, comme ce gros chien affalé par terre et qu'on imagine pourtant mal se déplacer. Cette Claire, personnage amusant, séduisant, donne pour le moins de la hauteur au film, lui fait prendre quelques virages, et rend d'autant plus émouvantes les simples mortelles qu'elle tente de réconcilier. 


La Caméra de Claire de Hong Sang-soo avec Kim Min-hee, Isabelle Huppert, Jang Mi‑hui et Jeong Jin‑yeong (2018)

10 avril 2018

Ça

700 millions de dollars accumulés dans le monde. Plus de 2 millions d'entrées en France. En dépassant le record depuis longtemps détenu par L'Exorciste de William Friedkin, Ça est devenu le plus grand succès du cinéma d'horreur au box office. Une donnée à relativiser puisqu'il faudrait plutôt considérer la rentabilité réelle d'un tel film, d'autant plus dans le genre horrifique, où les productions peuvent être peu coûteuses et rapporter très gros (ne serait-ce qu'en 2017, il est fort probable que Get Out le dépasse aisément). Au-delà de ces considérations sans grande importance, cette nouvelle adaptation très attendue du pavé de Stephen King demeure l'un des films d'horreur les plus remarqués de l'an passé. Nous étions très curieux de découvrir ça, quand bien même le précédent long métrage d'Andrés Muschietti, Mama, ne nous avait guère convaincus et n'encourageait pas à l'optimisme.




C'est donc avec une certaine méfiance que j'ai lancé Ça, mais cette crainte, heureuse surprise, s'est plutôt rapidement dissipée devant un film qui se présente d'emblée comme plutôt agréable à l’œil avec sa production particulièrement soignée. Dès la première scène, le film affiche aussi sa volonté de nous choquer gentiment en nous montrant un pauvre gosse se faire arracher le bras par le fameux clown maléfique. Premier drame d'une série de disparitions qui aura le mérite de resserrer les liens d'amitié entre quelques collégiens, "la bande des losers", bien décidés à percer le mystère de ces événements tragiques quittes à devoir affronter leurs plus grandes trouilles.




Si le film de Muschietti parvient à nous captiver, c'est d'abord parce que ses jeunes personnages sont plutôt sympathiques. Les gamins sont certes assez stéréotypés, puisque l'on retrouve l'inévitable binoclard blagueur, l'intello obèse, le bègue, le petit asthmatique, le feuj trouillard, le black (juste black), etc, mais ils sont suffisamment bien dessinés pour être un brin attachants. Certaines de leurs répliques sont parfois drôles, notamment celles de l'obsédé sexuel de la troupe au sens de la répartie bien aiguisé. Tous les garçons sont obnubilés par la seule fille de la bande, une mignonne rousse un peu plus âgée qu'eux, et les deux trois scènes nous montrant leur admiration pour elle sont d'ailleurs les plus réussies.




Le scénario a hélas le vilain défaut de charger un peu trop la barque. Pratiquement tous les gosses de la bande sont victimes de harcèlement, soit de leurs parents, soit d'une tripotée de durs à cuir infréquentables qui martyrise le collège. Harcèlement sexuel, psychologique, racial... tout y passe et personne n'en sort indemne. Il n'y a quasiment pas un seul adulte à sauver là-dedans. Absents ou amorphes, quand ils ne représentent pas une menace de plus, tous paraissent incapables de venir en aide aux gosses ou simplement de les écouter. Ça donne une drôle d'impression. Andrés Muschietti ose aussi nous montrer une violence et une brutalité étonnantes dans un film dont les personnages principaux sont tous des teen-agers, cela n'est pas déplaisant même si c'est bien inoffensif et qu'il n'y a rien de réellement subversif là-dedans.




Le film avance et des scènes de trouille généralement ratées s'enchaînent à un rythme de plus en plus soutenu. Elles viennent nous rappeler le talent tout de même limité du réalisateur argentin. Andrés Muschietti en fait souvent trop avec sa caméra qui ne tient jamais en place et il a recours à des effets sonores aussi bruyants que pénibles dans l'espoir de nous faire sursauter. C'est bien dommage car l'intérêt du film est bel et bien ailleurs, dans les moments plus calmes qui se consacrent aux jeunes héros et à leurs interactions. Quand il s'en éloigne, le cinéaste paraît contraint de remplir le cahier des charges pour un résultat pas toujours heureux, les effets visuels numériques sont souvent trop propres pour effrayer et ils manquent d'inventivité.




Soyons de bonne foi et notons quelques exceptions : je pense par exemple à l'apparition réussie du fantôme d'un petit garçon décapité descendant lentement les escaliers et que l'on découvre donc peu à peu. Une autre scène sort du lot : celle durant laquelle la petite troupe au grand complet regarde des diapositives dans un garage et que la machine s'emballe, affichant de plus en plus rapidement des images qui ont l'air de prendre vie et le fameux clown avec elles. Le réalisateur semble alors nous tendre un miroir, comme pour nous rappeler que son œuvre plaira avant tout au jeune public désireux de se faire peur et qui aura effectivement des raisons d'être satisfait.




Alors certes, ça n'est pas un très bon film mais c'est tout de même clairement au-dessus de la moyenne du genre. En fin de compte, nous sommes surtout en présence d'un produit malin, opportuniste, qui a bien su saisir l'air du temps et s'adapter aux modes du moment. L'action se déroule à la fin des années 80, les clins d’œils au cinéma de cette période sont nombreux (surtout la saga Freddy) et la bande son est à l'avenant, surfant ainsi sur la nostalgie pour les eighties qu'entretient également une série comme Strangers Things, auquel Ça fait inévitablement penser. Pour le réalisateur, toujours en proie à des tics de mise en scènes malheureux, c'est malgré tout une nette amélioration après le triste Mama. Nous regarderons la suite, sans dépenser le moindre centime, mais en l'attendant tranquillement. 


Ça d'Andrès Muschietti avec Bill Skarsgård, Jaeden Lieberher, Finn Wolfhard, Sophia Lillis, Jack Dylan Grazer, Wyatt Oleff, Jeremy Ray Taylor et Chosen Jacobs (2017)

7 avril 2018

Ready Player One

Quel cirque ! Quel remue-ménage ! Ready Player One donne l'impression de passer 2h30 dans un lave-linge en mode essorage, à 1200 tours par minute. On en sort la tronche complètement retournée, avec l'envie certaine de rebrancher la console pour nous replonger dans nos jeux vidéos préférés. Mais cette envie est hélas bien fugace et, la nuit passée, il n'en reste plus grand chose. Quasiment rien, à vrai dire. Aucune image marquante. RAS. Un salmigondis de flashs visuels, peut-être, mais rien de réellement prégnant. Le dernier Spielberg est un objet bizarre, protéiforme mais monotone, un drôle de film pas franchement désagréable mais laissant stupide, circonspect. Une chose est sûre : Ready Player One n'est malheureusement pas la bombe annoncée par certains. C'est dommage, nous qui espérions un retour en fanfare de notre tonton Spielby dans le gros blockbuster qui tache. Et pourtant, il y avait de quoi faire en adaptant le best seller d'Ernest Cline qui nous raconte les aventures particulièrement trépidantes d'un jeune homme parti à la quête d'un œuf de Pâques (comprendre : un tas d'oseille incroyable) dans un monde virtuel, fourre-tout de l'univers vidéo-ludique et cinématographique des années 80 à aujourd'hui, où toute la population d'une Terre aux abois a trouvé refuge. C'est bien simple : l'intrigue est si accrocheuse que les droits pour l'adaptation ont été achetés par la Warner longtemps avant la publication du livre. Lui-même cité plus d'une fois dans l’œuvre de Cline, Steven Spielberg se présentait comme le candidat tout désigné pour réaliser le film. Vu le résultat, on peut à présent se demander s'il n'aurait pas été plus judicieux de confier le projet à un cinéaste plus éloigné du matériel principal, doté d'un regard plus distant et critique, moins lisse et inoffensif. Mais cela fait des lustres qu'Hollywood ne prend plus ce genre de risques...





Car Steven Spielberg a vraisemblablement fait le choix de tout miser sur le grand spectacle, le divertissement total, en prenant bien soin de ne strictement jamais bousculer son audience. Le récit se déroule dans un futur pas si éloigné, où la planète est devenue une poubelle géante, bordélique à souhait, la population vivant misérablement dans des "piles", c'est à dire des caravanes et autres mobile homes entassés les uns sur les autres. Cette population est totalement déconnectée de cette si morbide réalité, préférant passer tout son temps à gesticuler dans le vide, projeté dans l'OASIS, ce monde virtuel inventé par un illuminé, caricature de geek socialement inapte, où l'on peut tout faire à l'exception de dormir et manger. Spielberg ne jette aucun trouble, son film est tout ce qu'il y a de plus sage, il préfère même s'amuser de la situation dépeinte, de cette dystopie au potentiel glaçant, nous proposant par exemple des ménagères en robe de chambre si obnubilées par l'OASIS qu'elles en oublient la casserole sur le gaz, la cuisine prenant feu en arrière-plan. Une multinationale se lance à la chasse à l'héritage, commandant toute une armée dans le monde virtuel, essayant par tous les moyens de recruter puis d'anéantir la concurrence (le héros et ses potes), emprisonnant des pauvres gus dans des cabines pour les condamner à travailler pour elle. Mais, à l'image, tout cela est terriblement fade ! Les méchants sont bien identifiés, et ils sont presque touchants dans leur ridicule (le boss joué par le sympathique Ben Mendelsohn y contribue beaucoup) et tout cela se fait au détriment de toute nuance... On a comme l'impression que Ready Player One est fait pour ne pas heurter le moins du monde, pour être consommable dès 5 ans, sans contre-indication. Les "joueurs" pourraient être filmés comme des zombies, addict à cette virtualité qui les tient éloignés de l'insoutenable réalité, les rappels avec notre monde contemporain pourraient être davantage soulignés, mais Spielberg ne s'aventure pas vraiment sur ce terrain-là. Rien de subversif, rien de méchant. Tout va pas si mal dans le meilleur des mondes. Même le roman d'Ernest Cline, pourtant assez sage, y allait plus franco sur ce versant-là, c'est dire...





En revanche, comme dans le livre, l'action est là aussi menée tambour battant. Le décor est rapidement planté. Les premières minutes d'exposition sont d'une belle efficacité, on reconnaît là le fameux savoir-faire de tonton Spielby. Mais le rythme, par la suite, reste toujours le même. Steven Spielberg nous impose une cadence infernale du début à la fin. Tout s'enchaîne trop vite, le film ne se pose jamais, malgré sa durée déjà conséquente. On a même parfois du mal à comprendre l'enchaînement des péripéties, des retournements de situation successifs, des deus ex machina soudains, etc. La séquence a priori intéressante où notre bande de héros est catapultée dans le Shining de Kubrick pourrait, paradoxalement, être une parenthèse salvatrice, un bol d'air glacial mais bénéfique. Que nenni ! Spielberg préfère transformer l’œuvre de Kubrick en une attraction supplémentaire, fracassante et épuisante, de son trop vaste parc à thèmes. Déjà permanents dans le livre, les références, les citations et les clins d’œil s'accumulent à vitesse grand V pour un résultat curieux mais pas toujours heureux qui contribue à un effet d'étouffement regrettable. Le film paraît conçu pour séduire les gamins et les ados désormais habitués aux blockbusters, aux jeux et, pour faire large, aux médias qui bannissent également toute respiration, ne donnent pas le choix et imposent ce même rythme terrible. Mais il faut aussi plaire aux trentenaires, aux nostalgiques... Alors on brasse un peu plus large encore, on mélange le tout et, si cela donne au film une certaine singularité, un aspect méli mélo parfois plaisant, le condensé de cinéma qu'il devient est, avouons-le, difficilement digeste ! Le scénario paraît aussi très difficilement compréhensible par endroits, comme si tout nous était asséné de force, au marteau-piqueur... Les personnages en pâtissent sérieusement puisque, malgré des acteurs irréprochables, aucun n'a le temps d'exister véritablement. On se contrefiche de leurs sentiments, de leurs motivations, de ce qui les anime. Steven Spielberg ne crée aucun trouble, aucun malaise quand, par exemple, le héros déclare sa flamme de façon un brin prématurée à cette fille qu'il ne connait même pas réellement. On pourrait alors ressentir toute sa solitude, tout son désespoir, être en empathie. Rien. Cet aspect-là était, là encore, davantage creusé dans un roman qui n'était pourtant pas ce que l'on pourrait appeler un traité de psychologie ou une étude de caractères...





Les gamers pourront peut-être y voir une ode vibrante aux jeux vidéos, une célébration de la "culture pop". C'est bel et bien ce qu'est Ready Player One. Pour ce qui est du cinéma, en revanche, c'est plus discutable. Il y a là-dedans une énergie étonnante, mais elle ne provoque guère beaucoup d'effet. On reste coi, extérieur à la situation. Emportés par le tourbillon, mais demeurant en périphérie, étrangement tenus à distance, spectateur éberlué par un tel déferlement d'actions et d'images, mais interdit, atone, passif et, au fond, désintéressé. Beaucoup y ont vu une œuvre somme, "testamentaire", de Steven Spielberg. En ce qui me concerne, j'en viens plutôt à me demander à quel point il était impliqué là-dedans, s'il n'a pas tourné tout ça d'une main pour se consacrer à d'autres projets par ailleurs (il a trouvé le temps de tourner Pentagon Papers pendant la longue postproduction). J'ai trop de respect et de sympathie pour tonton Spielby pour me dire que c'est ça, son "œuvre testamentaire". Alors certes, Ready Player One surnage au milieu des blockbusters actuels. Mais dieu sait que c'est là un compliment qui ne vaut pas cher ! Avant que le film commence, j'ai ainsi eu droit à la bande-annonce abominable de cette ...chose... où The Rock combat des énormes bestioles à l'aide d'un gorille albinos géant. C'est une blague ?! C'est un vrai film ? Qui va vraiment exister ? Puis ce fut le tour du trailer d'Avengers Infinity Wars. Au secours ! On appelle toujours ça du cinéma ? Vous êtes sûr ? C'est bien du "7ème art" ? Quelle horreur... C'était d'ailleurs la première fois que je ressentais ça avant la séance, à me demander "Mais qu'est-ce que tu fous ici ?!". J'espérais que tonton Spielby me donne une réponse plus claire. Une vraie bonne raison d'être venu là, dans ce multiplexe affreux. J'attends encore.


Ready Player One de Steven Spielberg avec Taylor Sheridan, Olivia Cooke et Ben Mendelsohn (2018)

3 avril 2018

Norma Rae

Réalisé en 1979 par Martin Ritt, Norma Rae est un film social militant de la plus belle eau. Il est porté par l'énergie débordante d'une actrice, Sally Field, qui fut justement récompensée d'un Oscar et d'un Prix d'interprétation à Cannes suite à cette performance soufflante. Elle incarne donc Norma Rae, ouvrière d'une usine de textile dans une petite ville du sud des Etats-Unis, qui se bat pour créer un syndicat qui permettra d'améliorer leurs conditions de travail. Elle est encouragée dans sa démarche par Reuben Warshowsky, un syndicaliste venu de New-York joué par Ron Leibman, qui essaie de canaliser son énergie et de lui apporter un peu de méthode. Une relation très particulière va naître progressivement entre les deux personnages aux caractères très différents mais aux convictions identiques, une sorte d'admiration mutuelle, un amour platonique, Norma Rae étant déjà mariée avec Sonny (Beau Bridges, le frère de Jeff), un collègue à la personnalité bien plus terre-à-terre que le new-yorkais, mais animé d'un amour sincère et entier pour sa femme.




Le film de Martin Ritt excelle dans la peinture de ces relations tandis qu'il parvient, sans difficulté, à nous intéresser à la lutte de son héroïne, attachante et passionnée. Le cinéaste réussit à nous décrire celle-ci en associant une grande intelligence, accouchant d'une œuvre très humaine, à cette efficacité typique des films américains de ce genre, quand ils sont réussis. La scène durant laquelle Norma Rae se révolte pour de bon, en écrivant en grand le mot "UNION" sur un morceau de carton et en montant sur sa table de travail pour mieux le brandir à ses collègues, qui coupent leurs machines les uns après les autres, dégage une rare intensité. Les acteurs sont tous excellents et ont chacun leur moment de grâce. Une scène m'a même tout particulièrement ému, celle où Sonny, conscient de l'attirance que sa femme éprouve pour Reuben Warshowsky et du fossé qui le sépare du new-yorkais, lui répète ses sentiments, en toute simplicité, et avec une sincérité aussi touchante que désarmante. Une scène vraiment sublime, Beau Bridges y est immense.




Plus connu pour ses collaborations mémorables avec Paul Newman (notamment l'excellent Hud, que je recommande vivement, mais aussi Hombre), Martin Ritt signe ici un très beau portrait de femme et un superbe film, mêlant brillamment les désirs politiques, sexuels et sentimentaux, qu'il est bien agréable de redécouvrir aujourd'hui. 


Norma Rae de Martin Ritt avec Sally Field, Ron Leibman et Beau Bridges (1979)

31 mars 2018

Le Pont des espions

Steven Spielberg s'intéresse à un épisode méconnu de la Guerre Froide : l'échange d'espions entre les américains et les soviétiques, en février 1962, suite à l'arrestation de Rudolf Abel et de longues négociations menées à Berlin par l'avocat James Donovan. A priori, rien de spécialement sexy, à moins d'être attiré par cette période, mais c'est sans compter sur l'art du récit, toujours intact, de tonton Spielby qui mène tambour battant un scénario solide enrichi de quelques touches d'humour appréciables, signé par les frères Coen. Le résultat à l'écran est très divertissant et, malgré la longueur du film (2h20), on ne voit guère le temps passer. On n'a aucun mal à s'intéresser aux aventures de cet avocat qui n'a pas froid aux yeux, incarné par un excellent Tom Hanks. L'acteur, qui mériterait un César d'honneur pour l'ensemble de son œuvre voire pour le simple fait d'exister, apporte toute sa bonhomie légendaire à ce personnage qu'il nous rend immédiatement attachant et sympathique. Hanks tire parfois des tronches terribles qui donnent envie de faire un arrêt sur image pour examiner chacune de ses rides afin de percer les secrets de son art. Très à l'aise chez son ami Spielby, il est sur un nuage, au sommet de son charisme et de son talent d'acting, en roue libre, lui qui a appris à parfaitement maîtriser l'allemand pour les besoins du film. On a envie de le prendre dans nos bras et de lui faire un bisou bien baveux sur la joue.




Après avoir ciré les godasses toujours impeccables de Tom Hanks, j'aimerais à présent m'attarder sur le cas de tonton Spielby. On est rude avec tonton Spielby. Nous sommes ingrats. Il est l'un des rares, de sa génération, à Hollywood, à avoir su garder toute sa tête, à ne pas avoir sombré définitivement, et à continuer de réaliser des films tout à fait dignes. Rien que pour cela, pour sa remarquable longévité, il mérite d'être salué. Beaucoup d'autres, à commencer par son frère jumeau raté Bobby Zemeckis, devraient prendre exemple sur lui. Ridley Scott aussi notamment. Mais tellement d'autres... La liste serait trop longue. Tonton Spielby nous livre ici son film d'espionnage, et il le réussit avec brio. Un film d'espionnage peut être intéressant mais chiant, avouons-le, même quand il est assez réussi. On peut se perdre dans les méandres du scénario, trouver le temps long, être heureux du dénouement, donner l'impression de piger et mettre une note honorable sur IMDb sans avoir capté tchi et en ayant passé un moment en réalité pas si terrible. Pas de ça avec tonton Spielby ! On se régale vraiment devant son film, limpide, bien rythmé et jalonné par quelques scènes qui nous scotchent comme il faut, même quand elles ont été réalisées sur ordinateur (la scène du bombardement de l'avion, qui fait de l'effet même sur petit écran). La mise en scène de Spielby, très soignée, s'avère parfois assez inspirée, énergique. Elle sait donner du peps quand il en faut. En nous narrant cet épisode de la Guerre Froide, Spielberg parvient aussi joliment à nous replonger dans une ambiance propre à cette époque, quitte à grossir le trait, à se permettre quelques facéties, pour entretenir le mythe. En bref, tout est fait pour prendre son pied. Et c'est réussi.


Le Pont des Espions de Steven Spielberg avec Tom Hanks, Mark Rylance et Amy Ryan (2015)

27 mars 2018

The Villainess

Un collègue de confiance, gros consommateur de cinéma d'action, m'a conseillé ce film lors d'une pause-kefta au boulot. Il m'en a à peine dit deux mots, mais ils étaient remplis d'un enthousiasme si communicatif qu'ils ont suffit à me charger d'espoir. J'attendais d'être impressionné, j'en voulais pour mon argent. Mon devoir aujourd'hui est donc de vous mettre en garde et d'éviter toute nouvelle confusion. Car The Villainess n'est pas le biopic tant espéré sur le perchiste charentais médaillé d'or olympique en 2010, Renaud Lavillenie. Il ne s'agit pas de ça. Le titre est terriblement trompeur quand il est prononcé à la va-vite, sans application et accompagné d'aucune précision, entre deux bouchées de kefta. Pour les plus déçus, sachez qu'un documentaire entièrement consacré à l'athlète existe déjà. Il a été diffusé il y a deux ans sur France 3, intitulé Jusqu'au bout du haut et réalisé par le vidéaste amateur Cédric Klapisch. C'est un documentaire de la pire espèce dont ni le sujet ni l'auteur ne ressortent grandis, bien au contraire. Sa vision ajoutera donc de la colère à votre déception. Contentez-vous d'éviter les films de Cédric Klapisch et de ne pas fouiller davantage la personnalité de Renaud Lavillenie, plus à l'aise à la perche que strictement partout ailleurs. Et ne regardez donc pas forcément The Villainess, à part peut-être si vous êtes un dingue d'action peu regardant sur la qualité réelle de la marchandise.




Comparé à The Raid, John Wick, Nikita et tout un tas d'autres trucs du même genre, The Villainess nous est présenté comme la dernière bombe atomique du cinéma d'action, la nouvelle tuerie venue d'Asie. Alors certes, il y a quelque chose d'assez grisant dans la scène d'ouverture (durant laquelle il faut dire que j'avais encore un mince espoir de retrouver Renaud Lavillenie) et celle de conclusion, mais l'effet est bien fugace et on n'a aucune envie de se repasser ça pour le plaisir. Au contraire d'un John Wick, le scénario du film de Jeong Byeong-gil est beaucoup trop alambiqué, manque cruellement de linéarité, de simplicité. Sans parler d'originalité... On essaie bêtement de créer un background lourdingue pour un personnage auquel dans tous les cas nous ne croyons pas une seconde. Plus grave encore, le réalisateur a oublié l'essentiel : pour que de telles scènes d'action pure fonctionnent et produisent l'effet tant désiré, il faut nous donner l'impression qu'elles ont réellement eu lieu, que c'est pas du chiqué. Jeong Byeong-gil devrait revoir la scène dite "du passage du pont" de Sorcerer. Les plans séquences avec changements de point de vue et mouvements de caméra incessant ont beau être ici d'une longueur impressionnantes, ils sont trop fabriqués, interminables, et par moment assez moches. C'est bien dommage. The Villainess n'est malheureusement qu'un pétard mouillé.


The Villainess de Jeong Byeong-gil avec avec Ok-Bin Kim et Shin Ha-Kyun (2018)