17 octobre 2017

Detroit

Depuis plus de 10 ans maintenant, Kathy Bigelow filme avec une acuité sans pareille et sans commune mesure tous les plus grands événements qui ont façonné notre société actuelle. Avec son dernier bébé, laconiquement prénommé Detroit, la réalisatrice-scénariste et productrice s'impose, de façon autoritaire et autonome, comme la plus fine observatrice de la géopolitique de son propre pays. Elle fait partie, avec NWR et Damian Chapelle, des cinéaste-clés pour comprendre le monde d'aujourd'hui et donc celui de demain.

Cinq longues années après la sortie surprenante de son chef d'oeuvre Zero Dark Thirsty qui revenait sur une arrestation significative et terriblement d'actualité, cela serait un beau pléonasme d'affirmer, bras dessus bras dessous, que le nouveau long métrage de la cinéaste originaire de San Carlos (Californie) était attendu au tournant. A l'heure des fake news et de l'infostanée, la réalisatrice a mis pas moins de cinq printemps à modeler un projet qu'elle mûrissait en secret depuis longue date. Précisons aussi que le développement hell n'a pas été facilité par l'administration Trump : on peut déjà parier que le énième Président des Etats-Unis ne manquera pas d'adresser un tweet assassin (et sexiste) à l'auteure lors de l'avant-première du film au Texas. On s'en réjouit d'avance... Mais nous nous concentrerons ici plutôt sur le volet cinéma de l'oeuvre, notre objet d'étude sur ce site spécialisé. 




Quand Zero Dark Thirsty levait le voile sur les méthodes de la marine américaine pour mener à bien une arrestation de nuit sur un terrain étranger (caméra infrarouge, casque renforcé, chaussures de marche, binoculaires haute précision, talkie-walkie longue portée, abnégation, reconnaissance du terrain vague, travail d'équipe), Détroit choisit de nous narrer des affrontements de rue lambda dans la jungle d'une mégapole urbaine et s'intéresse aux tentatives de coercitions engagées par les forces de l'ordre. Mais K-19 Bigelow, alias "the Special K", que nous avons eu la chance d'interviewer durant les premiers jours du tournage (en 2012, aux heures dorées de ce blog, loin, bien loin de nos aléas financiers actuels), nous a affirmé - en français dans le texte - n'être au courant de rien : si son film partage des similitudes avec des événements réels s'étant produits dans le Midwest des Etats-Unis, ça n'était pas dans ses intentions initiales. C'est sur le tournage que le film a véritablement pris forme et s'est peu à peu transformé en une chronique poignante et sans concession d'une bien triste page de l'histoire nord-américaine. Un drame social complexe, dont on découvre, stupéfait, tous les tenants et aboutissants. La cinéaste et scénariste, qui vit le jour en autarcie, loin de la capitale du Michigan et bien longtemps après les faits, s'est progressivement rendu compte qu'elle était la mieux placée pour nous livrer un récit objectif et sans bavure - si on peut se permettre - de ces événements terribles qui marquèrent le monde entier. Après vision sur grand écran du résultat, nous ne trouvons qu'une seule chose à dire : yes she can's... 




En 1967, toutes les caméras internationales étaient braquées sur la ville reine de l'industrie automobile et c'est avec une délicatesse quasi féline que Kathryn Bigelow s'est immiscée par un trou de souris, l'air de rien et presque par hasard, au cœur du conflit, pour mieux nous le dépeindre à chaud, près de 50 ans après les faits. Big Bigelow interroge a posteriori le passé pour mieux réinventer le futur. Il faut en effet avoir vécu dans une bulle pour ne pas savoir que les émeutes de Détroit sont plus que jamais d'actualité et résonnent tristement dans notre quotidien, à l'heure où les exactions policières font hélas la une de tous les journaux. Le film de Bigelow apparaît comme un véritable coup de balai dans la fourmilière... Elle semble s'étonner à chaque instant de son propre talent, et nous avec elle. Elle s'impose pourtant comme le plus grand homme politique du moment. Oui, vous avez bien lu : "homme", mais avec un grand F... Son film est à la fois le travail passionné d'un reporter aux aguets et l'oeuvre survoltée d'une d'artiste surdouée. Henri Cartier-Bresson meets Pabulo Picasso dans les ruelles étroites et bouillonnantes de la ville tentaculaire de la côte Ouest. Nous n'en sommes pas ressortis indemnes... 




Tel le détroit de Gilbraltar, Détroit de Bigelow décide de nous montrer la partie immergée (ou émergée, selon de quel côté de l'Atlantique on se trouve) de cet iceberg à la dérive qu'est la société américaine. Face à un spectacle si désolant, nous sommes tout simplement sur notre séant et ce pendant 2h30 (280 minutes). À la fin de la séance, on se demande si ça n'est pas la première fois que l'on est aussi longtemps resté assis. Il est utile de préciser que notre salle de projection privée dispose d'un distributeur automatique de M&M's et d'un micro-ondes, il n'est donc pas rare que nous nous levions en cours de séance pour satisfaire des besoins bien naturels. Si le très long métrage de la réalisatrice de Démineurs nous donne de nouveau envie de se révolter face aux injustices, il n'oublie pas toutefois de nous faire rire (je repense ici à cette scène déjà culte où le lieutenant en charge des opérations demande les clés du véhicule à son collègue alors qu'il les a dans la poche de son propre pantalon). Bigelow filme avec une caméra, sans se soucier de ce qu'il y a derrière elle, en ne s'intéressant qu'à ce qu'il y a devant.




Le charme de K8, unanimement reconnue comme une très belle femme dans les corridors d'Hollywood, et bien qu'elle soit toujours située derrière l'objectif, suinte littéralement à l'écran. Des anachronismes étonnants (on relève la présence de smartphones, de smartbox, de smarties, de smarts) parasitent le film, comme pour mieux nous rappeler que ces émeutes pourraient encore survenir à tout moment. A la manière de Sofia Coppola dans Marie-Antoinette, Détroit nous met ainsi face à nos contradictions, dans une position loin d'être tout à fait confortable. Il nous montre une époque que l'on croyait révolue pour mieux nous en faire douter. Il nous rappelle de rester vigilant afin que des accidents d'un tel genre ne puissent pas se reproduire. Un double effet kiss cool que John Woo n'aurait pas renié... Bigelow, qui a autorisé ses acteurs à l'appeler Totoro-san pendant le tournage, a encore choisi un casting d'exception fait d'inconnus et de grands brûlés. On applaudit la démarche. Le résultat est une véritable réussite quand on sait que certains acteurs étaient souffrants pendant le tournage (on remercie le tweetos @HerbeDeBison pour cet éclairage sur notre fil twitter), certains n'ayant pas survécu aux directives de leur patronne. 




Si le chômage a augmenté de 1% en juillet, l'activité de Bigorneau n'a, quant à elle, guère cessé, bien au contraire. La promotion du film bat son plein et l'auteure en est la chef d'orchestre en sous-sol. Malgré ce que le titre équivoque laisse à penser, et d'après une stratégie bien rodée par les Star Wars, c'est bien le premier film d'une trilogie antéchronologique que nous propose Katherine Bigelow. Une saga qui, à coup sûr, marquera nos rétines à tout jamais et nous attendons les quatre prochains volets de pied ferme. L'ancienne concubine de James Cameron est aujourd'hui sur tous les fronts, poing levé, afin de faire passer son message, celui-là même que son film véhicule avec force et fracas, sans oublier de nous divertir. N'y allons pas par quatre chemins : Détroit est un film qui vous laissera KO, chancelant, à l'agonie sur votre fauteuil, après avoir reçu un coup fatal en plein cœur, sur la tempe. La gueule écumante de bave, l'estomac plein jusqu'aux pieds, l’œil au beurre noir, on en redemande. Katherine Bigelow a su réaliser un film coup de pied - caméra au poing - dans la ruche fourmillante de la cité du Midwest. C'est du cinéma qui nous prend aux tripes sans manquer de nous amuser et de mettre nos neurones en ébullition. En d'autres termes : du très très grand cinéma. Bigelow, dont le dernier mail nous informe qu'elle n'a pas obtenu le final cut, se dit tout de même "assez satisfaite" ("quite disatisfied") du travail accompli. "Rendez vous à la Mostra de Berlin" nous dit-elle en guise d'adieu. La Palme l'y attend bien au chaud... Ce détroit s'impose comme un nouveau sommet (sic !) de cinéma en plein air.


Detroit de Kathryn Bigelow avec John Boyega, Jack Reynor, Will Poulter et John Krasinski (2017)

13 octobre 2017

Le Fantôme de Cat Dancing

Film peu connu de Richard C. Sarafian, The Man who Loved Cat Dancing est un western mais avant tout, comme son titre original le dit bien, un "film d'amour". La scène d'introduction nous plonge pourtant en plein dans le genre attendu, avec tous ses codes. Nous assistons au braquage d'un train de la malle-poste par une bande de malfrats, mais cette attaque a un témoin inattendu : Catherine Croker (Sarah Miles), une femme toute en toilette arpentant le désert seule, à cheval et sous un parapluie. Tombée au mauvais endroit au mauvais moment, la dame est aussitôt enlevée par les braqueurs, mais pourra compter sur Jay Grobart (Burt Reynolds), le chef de la troupe, pour la protéger de ses gros porcs d'acolytes qui la convoitent, et puis, par la même occasion, pour l'aider à échapper à un mariage calamiteux avec Willard Crocker (George Hamilton), un abruti machiste qui aura tôt fait de rejoindre le shérif et ses hommes à la poursuite de la joyeuse bande de fugitifs, moins pour retrouver sa femme, qu'il prévoit de battre sitôt qu'il l'aura reconquise, que pour faire tâter de son beau fusil rutilant aux ravisseurs.





Mais la scène d'introduction est peut-être la seule à s'inscrire à toute force dans les codes génériques du western. Le reste du film, auquel on peut reprocher une certaine longueur (je ne lui reproche rien), se concentre sur l'évolution des rapports entre les personnages, et notamment le rapprochement entre Jay et Catherine, personnages que Sarafian parvient à nous rendre très proches, qui se dessinent peu à peu sous nos yeux et tissent des liens émouvants. C'est d'ailleurs l'autre force de Sarafian avec ce film : tourner des scènes que l'on n'est pas prêt d'oublier.





Nous pensons par exemple à cette séquence où deux membres du gang, Dawes (Jack Warden, qui retrouve au casting Lee J. Cobb seize ans après 12 hommes en colère, ce dernier interprétant ici non pas le salaud de l'affaire, une fois n'est pas coutume, mais le shérif Lapchance, assez désabusé) et le jeune Billy (Bo Hopkins) se querellent, et où le premier finit par marteler le dos de son camarade de coups de poings, provoquant une longue agonie. Ou encore ce moment, à part dans le film, et génialement mis en scène, où les gars de la bande, réfugiés dans une cabane au sein d'un ancien campement de mineurs déserté, près d'un cours d'eau sombre et sous la lumière pâle de la lune, sont attaqués par des indiens, le tout s'achevant très vite dans un bain de sang silencieux.





La fin du film peut paraître un rien angélique, avec la visite du camp indien où Jay renoue avec son passé (Christine s'est peu à peu, et tout au long de leur périple, mutée en fantôme de son ancienne épouse indienne, à force de tresses et de visage foncé par un maquillage de terre), puis la résolution, à flanc de montagne enneigée, mais elle a le mérite de détonner et de finalement surprendre vis-à-vis des westerns crépusculaires (et autres films, de traque ou non), du Nouvel Hollywood. Cette histoire d'amour heureuse, mise en musique par John Williams, dépasse le genre et les attendus de son époque, et l'on se rappellera avec le sourire les répliques sèches et maladroites du taiseux Burt Reynolds, et le visage tartiné de boue d'une Sarah Miles s'aspergeant torse nu au bord de la rivière, définitivement débarrassée de son parapluie, de ses tenues guindées et de son corset marital, regagnant sa liberté de femme le fusil à la main.


Le Fantôme de Cat Dancing de Richard C. Sarafian avec Burt Reynolds, Sarah Miles, Jack Warden, Lee J. Cobb, George Hamilton et Bo Hopkins (1973)

7 octobre 2017

Enemy

Alors que Blade Runner 2049 vient de sortir en fanfare sur nos écrans, accueilli sous les vivats unanimes du public et des critiques, il est intéressant de se replonger dans la carrière de son auteur, le canadien Denis Villeneuve et, plus précisément, de se pencher sur son film le plus singulier, j'ai nommé Enemy, avec Jake Gyllenhaal et Jake Gyllenhaal. Cette sorte de thriller psychologique a en effet l'originalité de nous proposer deux Jake Gyllenhaal pour le prix d'un : celui-ci interprète son propre rôle, celui d'Adam Bell, un physicien et prof de fac de pacotille, ainsi que son parfait sosie, dont on sait bien peu de chose. Enemy nous propose de passer 90 minutes en compagnie de Jake Gyllenhaal et de son double, l'un à la recherche de l'autre, le premier épiant le second, et vice versa. C'est très difficile à suivre mais l'on s'y fait, on essaye de tenir, mordicus, on se dit que tout ça n'est pas bien long, on a immédiatement mis notre lecteur en mode compte à rebours, on sait qu'1h30, c'est supposé passer en un claquement de doigts. Alors on mate ça, le courage en bandoulière, en serrant les dents tout du long et en priant pour le pardon de toutes les personnes impliquées dans la production. Pour une fois, saluons l'affiche du film, qui a le mérite de nous prévenir qu'il s'agit d'un piège à éviter.


J'ai gribouillé ce dessin pour vous montrer dans quelle position j'ai vu ce film.

C'est le film le plus court de Denis Villeneuve, qui n'avait décidément rien à nous raconter, lui qui parvient d'ordinaire à étendre sur 3 heures des scénars qui auraient pu être efficacement torchés en une demi plombe. Le cinéaste originaire de Bécancour (Québec) avait vraisemblablement envie de peaufiner sa filmographie, il lui fallait réaliser son "film malade", son "grand film incompris". Il a donc choisi de nous livrer ce petit film de merde, entre deux succès. Quelle audace. Ses plus ardents défenseurs ne l'ont hélas pas suivi. Enemy est tout simplement imbitable. Même les fans hardcore de Denis Villeneuve, apparus en nombre après l'arnaque Premier Contact, ne viennent pas nous raconter qu'il s'agit d'un film à reconsidérer de toute urgence. Même eux ! Les plus farouches groupies de Jake Gyllenhaal n'ont pas tenu un quart d'heure devant cette horreur où leur idole apparaît en deux exemplaires, orné d'une belle barbe et vêtu d'un blouson de cuir du meilleur effet. Pour ne rien gâcher à ce cauchemar total, sachez qu'on croise là-dedans le fantôme de Mélanie Laurent, baragouinant des dialogues abscons dans un anglais terrible.


Une fois le film terminé, voici comment mon acolyte Rémi m'a récupéré.

Ce film est sorti le 13ème jour de la 13ème semaine du 13ème mois de l'année, en 2013, année maudite. Déambulations sans queue ni tête dans les méandres du cerveau torturé d'un acteur à la dérive. Enemy se veut intello, psychologique, philosophique, cérébral, méta-discursif. Il n'est au final qu'une soirée brisée en mille morceaux. Enemy porte bien son titre et m'a littéralement mis en PLS (cf. les deux schémas qui illustrent mon article). J'ai voulu sauver ma peau. La dernière scène du film, qui nous montre une espèce d'araignée géante marchant sur la ville, finit de nous achever. Cette image que Villeneuve doit espérer très marquante et qu'il laisse là en guise de "food for thoughts" ridicule, comme si nous allions nous arracher les cheveux à comprendre son sens, achève simplement de nous exaspérer. Quand, en 2049, nous vivrons dans un monde encore plus dégénéré qu'aujourd'hui, les Cinémathèques encore existantes oublieront volontairement de programmer Enemy lors des rétrospectives consacrées à l'oeuvre de Denis Villeneuve. On les en remerciera. Un monde où les films de Denis Villeneuve font systématiquement le buzz est à mon avis un bien triste monde.


Enemy de Denis Villeneuve avec Jake Gyllenhaal et Mélanie Laurent (2013)

4 octobre 2017

Monsieur & Madame Adelman

Avant toute chose, l'affiche est une souffrance. D'abord on dit "Madame & Monsieur" plutôt que "Monsieur & Madame" quand on n'est pas un gros porc dégueulasse. Ensuite, il y a cette image toute retouchée, où Bedos semble faire du cheval sur le dos de sa femme qui exhibe un sourire abominable et dont les cheveux découpés sur Photoshop sont une pure et simple horreur. Et puis on lit les mots des revues publicitaires, et notamment ce mot, "Sexy", accolé aux horribles personnes apparentes. Mais après l'affiche, normalement, vient le film. Or, ce film de Nicolas Bedos, je ne le regarderai pas. Je pense qu'il pourrait me faire vriller, me faire passer de l'autre côté, me faire tout lâcher, vivre seul, dans les égouts, en sortir une fois tous les six mois pour tabasser des gens gratuitement et me faire tabasser par eux, aller au poste, me faire enculer, sortir et recommencer, en attendant de tomber sur un passant moins rigolo armé d'un calibre et prêt à bien vouloir me flinguer. Donc je ne le regarderai pas.


Monsieur esperluette Madame Adelman de Nicolas Bedos avec Nicolas Bedos et Doria Tillier (2017)

29 septembre 2017

Visite ou Mémoires et confessions

Une fois encore, Manoel de Oliveira défia le temps. Bam. Phrase. En 2016, un an après la mort du cinéaste portugais, à l'âge de 106 ans, sort sur les écrans un film inédit, gardé secret, un testament filmé en 1982, par un vieil homme déjà, de 74 ans, à qui il ne restait que la bagatelle de 35 ans à vivre et 25 films à faire (il évoque à un moment le scénario de L'étrange affaire Angelica, qui ne sera tourné qu'en 2010, et que l'on retrouve par anticipation dans l'image choisie comme affiche pour Visite ou Mémoires et confessions). A cette époque, Oliveira doit vendre la maison familiale pour payer ses dettes, mais il décide de la filmer avant de la quitter, histoire de se raconter, à travers des récits de souvenirs qu'il nous fait lui-même, face caméra, entre deux projections de films d'archives familiales (sa femme, Maria Isabel, coupant des fleurs, par exemple) mais surtout au fil des déambulations de la caméra, rythmées par deux voix off, l'une masculine, l'autre féminine, dans les pièces désertes de la grande demeure, désertes mais non vides, chargées encore de meubles, de bibelots, de photographies, de toute une vie.





Ce sont ces lentes traversées de la maison de famille qui fascinent le plus. La caméra donne l'impression de nous révéler en vision subjective ce que découvrent les deux voix, deux voix sans corps (des nouveaux arrivants invisibles, flottant dans une maison abandonnée bien que toujours habitée par son ancien propriétaire, on n'est pas loin de l'ambiguïté des Autres), qui progressent de pièce en pièce et commentent la visite. Parfois, l'une ou l'autre de ces voix s'interrompt, croyant avoir entendu quelqu'un au rez-de-chaussée ou dans une pièce voisine. Cette troisième voix n'est autre que celle de Manoel de Oliveira lui-même, que nous retrouvons alors dans son bureau, entouré d'un projecteur, de livres et d'un portrait de la Joconde (figure clé, une dizaine d'années plus tard, de Val Abraham), et nous parlant aussi bien de ses enfants et de son épouse, à travers quelques anecdotes, que de ses rencontres et de ses goûts (il confesse sa préférence, au sein des cinéastes portugais, pour Paulo Rocha). De sorte que De Oliveira, dans ce drôle d'objet filmique à la 1ère personne, autobiographie par le prisme très parlant du lieu et des objets, hante sa propre maison et son propre film, comme s'il était déjà mort. Et nous de le retrouver vivant, avec 35 ans de retard, ou avec 35 ans d'avance sur lui, un ou deux ans déjà après sa disparition.


Visite ou Mémoires et confessions de Manoel de Oliveira avec lui-même (1982 - 2016)

24 septembre 2017

Terminator Genisys

Tout le monde est tombé à bras raccourcis sur ce film à sa sortie et je trouve ça un brin exagéré. Il est très mauvais, certes, mais beaucoup plus soutenable que le précédent opus de la saga, l'abject Terminator Renaissance. C'est nul à chier, il faut l'avouer, mais Terminator Genisys a quelque chose de léger et d'imbécile qui le rend plus sympathique que beaucoup d'autres blockbusters abominables actuels. On dirait presque qu'il ne se prend pas tout à fait au sérieux, qu'il a conscience de son triste état. En cela, il a un très léger parfum des années 90, cette époque révolue où les films à grand spectacle hollywoodiens n'étaient pas encore assommants de sérieux et n'oubliaient pas d'être cons. La prestation d'Arnold Schwarzenegger y est pour beaucoup, tant l'acteur est constamment dans l'autodérision, à côté de la plaque comme jamais. Dommage qu'il soit si mal entouré. Jai Courtney est peut-être le pire acteur de sa génération. Sa tête est mise à prix sur Il a osé. On ne compte plus les franchises qu'il a participé à fusiller à bout portant de par sa seule présence à l'écran. Après Die Hard 5, où il incarnait le détestable fils de John McClane, le voici donc en Kyle Reese, personnage-clé de la saga initiée par James Cameron. Quel carnage... Cet homme est si laid, si mauvais. On est à des années lumières du charisme de l'inoubliable Michael Biehn.




Jai Courtney est l'une des plaies les plus purulentes du cinéma d'action américain de ces dernières années. Sa vacuité totale laisse songeur. Il n'est tout simplement rien. Qu'il est difficile de s'intéresser à ses aventures, de l'écouter débiter platement des répliques minables, de le regarder déplacer son corps sans âme... Face à lui, Emilia Clarke, en Sarah Connor, ne s'en sort pas beaucoup mieux. La scène où elle se désape, le cinéaste préférant alors filmer son ombre chinoise sur un mur de briques, est d'un ridicule rarement atteint. Linda Hamilton avait du chien. Emilia Clarke pourrait servir de débouche chiotte. A part ça... Mais il y a bien pire en la personne de Jason Clarke (son propre frère !), qui incarne ici John Connor (son fils !) avant de dégénérer en une sorte de terminator ultime. Ce triste mec est censé prêté ses traits disgracieux au grand chef de la résistance ! Lui aussi, on ne compte plus les films qu'il gâche en étant là, avec sa sale tronche en biais et son air désagréable. Qu'il est pénible ! Terminator Genisys souffre donc d'un casting complètement raté, à quelques exceptions près : Lee Byung-Hun est plutôt crédible en T-1000, il reprend assez bien le flambeau de Robert Patrick, mais il ne fait vraiment que passer.




Ce cinquième épisode souffre aussi d'un scénario qui part totalement en couille une fois que notre petit trio constitué de Kyle Reese, Sarah Connor et Pop's (aka Schwarzy, le pauvre...) décide de retourner dans le futur. Après ça, c'est un grand n'importe quoi à faire chialer les plus naïfs qui espéraient encore retrouver quelque chose des deux premiers films. Plus grave encore, Terminator Genisys se distingue par une absence totale de scène d'action bien emballée. Les combats entre robots font franchement pitié, à commencer par le premier, celui opposant le vieux Schwarzy à sa version originale. Pour le reste, c'est un défilé d'explosions et d'accidents de la route en hideux CGI. Ce moment où une bagnole percute de plein fouet Kyle Reese et Sarah Connor, fraîchement débarqués à poil sur une autoroute et qui s'en sortent indemnes après un petit roulé-boulé sur le bitume, est peut-être le pire de l'ensemble. Malgré sa nullité absolue, l'oeuvre d'Alan Taylor (mais qui est ce type ?) a pourtant été adoubée par James Cameron himself, mais on ne sait pas si c'était par obligation contractuelle ou si le réalisateur de Titanic avait un flingue sur la tempe quand il a prononcé ses mots doux, immortalisés en gros caractères sur l'affiche.


Terminator Genisys d'Alan Taylor avec Emilia Clarke, Jason Clarke, Jai Courtney et Arnold Schwarzenegger (2015)

19 septembre 2017

Good Time

Les frères Safdie, dont je ne connaissais que les deux premiers longs métrages, reviennent en très grande forme avec Good Time qui, à coup sûr, leur permettra d'éclater enfin aux yeux d'un bien plus large public. "Bad trip survolté et jouissif", "expérience sensorielle", "hypnotique", tous ces qualificatifs grandiloquents ornent les affiches de leur nouveau film déjà remarqué au dernier Festival de Cannes. Pour une fois, tous ces termes sont complètement justifiés et décrivent avec justesse cette petite bombe qu'est Good Time. Le scénario génial de Joshua et Ben Safdie ne nous laisse pas une minute de répit, aucun temps mort. Si les deux frères n'inventent pas la poudre et proposent des situations que l'on a parfois déjà vues ailleurs, ils parviennent à les condenser en 1h40 qui passe à toute vitesse et conservent un ton unique, avec ce regard toujours très doux porté sur ces personnages de losers qu'ils mettent en scène. On passe tout le film collé aux basques de Connie (remarquable Robert Pattinson) qui, après un braquage foireux, s'embarque dans une folle nuit new-yorkaise à la recherche de son frère retardé (Ben Safdie, bluffant). Après un léger temps d'adaptation nécessaire pour s'acclimater à un rythme très rapide qui pourra d'abord passer pour hystérique tant ses personnages sont sans cesse en train de se gueuler dessus (Jennifer Jason Leigh surtout), c'est avec un rare plaisir que nous suivons les mésaventures de Connie, dont l'amour pour son frère l'amène à prendre tous les risques et à commettre l'impensable.





On aimerait presque que le film s'apaise parfois, qu'il nous laisse souffler et qu'il prenne le temps de tirer pleinement partie du potentiel cinégénique des décors étonnants dans lesquels son personnage principal finit par se retrouver. Je repense tout particulièrement à ce passage terrible dans un parc d'attraction aux lumières chatoyantes, dont Connie et un abruti ramassé par erreur fouillent les recoins dans l'espoir d'y retrouver une sacro-sainte bouteille d'acide ou un sac rempli de dollars. Pratiquement toujours filmé au plus près de son acteur vedette, Good Time semble alors passer à côté de belles images, au profit d'une énergie constante, systématiquement relancée par des rebondissements et des bifurcations imprévisibles. Plutôt que de nous impressionner le temps d'une scène mémorable ou de nous ébahir face à leurs trouvailles visuelles, les frères Safdie s'affairent à nous laisser une sensation globale, à nous noyer dans une atmosphère unique, à nous faire vivre au plus près la fiévreuse épopée de leur personnage. Cette nuit sous acide est également accompagnée d'une bande-son au diapason signée Oneohtrix Point Never, aka Daniel Lopatin, un autre artiste new-yorkais bien décidé à capturer, lui aussi, une ambiance propre à la Grosse Pomme. Sa musique électronique anxiogène et la réalisation caméra portée des Safdie nous placent en immersion totale, en apnée.





Alors que leur idée de départ présentait ce risque, le scénario haletant des Safdie parvient rapidement à s'éloigner de la mode fatigante des films à pitchs forts se déroulant sur un temps très court mais retombant comme un soufflé. Nous sommes scotchés du début à la fin, parfois même abasourdis par la puissance formidable de ce récit qui paraît nous surprendre continuellement sans faire d'effort, en se déroulant naturellement sous nos yeux médusés. En outre, les Safdie n'oublient pas d'être drôles et on a particulièrement apprécié cette petite parenthèse sous forme de flashback qui nous raconte comment l'un des personnages de paumés a atterri dans cette galère. On sort de cette folle course en avant pratiquement essoufflé, avec la certitude de n'avoir rien vu de tel depuis un fameux bail. Nous saurons dans quelques temps ce qu'il restera de Good Time, si le film parvient à marquer durablement les esprits et à dépasser la simple expérience cinématographique pure mais, en attendant, on aurait presque envie d'y retourner ! A l'évidence, on tient là l'un des meilleurs films américains de l'année, et l'on vous recommande chaudement d'aller le vivre sur grand écran.


Good Time de Joshua et Ben Safdie avec Robert Pattinson, Ben Safdie et Barkhad Abdi (2017)

15 septembre 2017

Jeannette, l'enfance de Jeanne d'Arc

Possiblement très rude à encaisser, le dernier film de Bruno Dumont m'a finalement emporté. C'est peut-être mon goût pour la légende de Jeanne d'Arc (étant d'extrême droite), pour les enfants (étant poursuivi par les autorités), et pour le heavy metal (étant un fan de Radiohead de la 1ère heure) qui aident, mais je dois bien dire que Jeannette, l'enfance de Jeanne d'Arc, film musical osé s'il en est, et variation pour le moins originale sur un mythe toujours fascinant, malgré ses récupérations tous azimuts, est en fin de compte un film très fort. Il y a des moments, des éléments, qui peuvent faire grincer des dents ou scier les nerfs, disons-le, comme quand Sainte Marguerite, Sainte Catherine et Saint-Michel dansent suspendus dans les airs sur une chorégraphie twist, ou quand l'oncle de Jeanne fait de la tectonic au fond de la chaumière. Mais combien de plans sublimes par ailleurs ? Et quelle beauté se dégage de ce paysage unique (dunes, moutons, ruisseau), de ce ciel bleu, et au milieu le beau visage de la petite Jeannette, ses yeux en amandes qui nous fixent en disant Péguy, ses grandes dents de devant quand elle chante avec emphase et maladresse, ses pieds qui battent le sable ou sont jetés en arrière, ses cheveux secoués de haut en bas.




Dumont peut irriter mais il vise juste la plupart du temps, par exemple dans sa façon d'annuler constamment le décalage initial. La fillette dit la poésie de Péguy, soit des répliques qu'aucun enfant ne pourrait déballer, mais elle le fait comme une enfant joue réellement, en classe par exemple, du théâtre, avec, entre deux hésitations, une sincérité décuplée. Ce que l'on voit à l'image, c'est à la fois la conviction, la force de caractère, la trempe de la future Jeanne d'Arc, et le doute, la fragilité, la maladresse d'une enfant qui n'est pas encore une légende, qui est humaine. Les autres comédiens aussi jouent comme ils peuvent, dansent parfois mal, chantent souvent faux, charriant dans le film, avec la bénédiction de Dumont, tout ce qu'ils sont dans la vie, mais cela contribue à l'impression de voir un monde, avec ses ruptures, ses contradictions, son mélange brusque de ridicule et de sublime, à travers toutes ces formes ambiguës (la transe des deux fillettes qui marchent sur le sable comme Linda Blair dans les escaliers de L'Exorciste, le headbanging de Jeanne et des sœurs Gervaise, qui tend la prière vers l'incantation démoniaque), et ces échos entre le monde récent et celui du Moyen Âge (les doigts en V penchés devant les yeux à la Thurman et Travolta comme les mouvements tectonic prennent une autre dimension déplacés dans un sous-bois ou dans une chaumière de paysans du XVème siècle et rapportés à la fable mystique fondatrice).




La première partie est clairement, à mon sens, la plus réussie, parce que Jeanne y est une enfant de huit ans (Lise Leplat Prudhomme, avant d'apparaître adolescente sous les traits de Jeanne Voisin), et que Dumont parvient à faire un film d'enfance, c'est-à-dire un huis-clos où les personnages tournent en rond, semblent sortir de nulle part, où la fillette est chez elle dans l'écrin minuscule que forment les dunes, parmi les moutons qui bêlent entre deux adresses au ciel, perdant la notion du temps, parlant, chantant (de manière affectée, comme une petite fille imite mal sa chanteuse préférée devant son miroir ; et ce chant-là est plus acceptable de la petite Lise que de la plus adulte Jeanne Voisin), et dansant seule, répétant la même litanie, celle de Péguy, en boucle dans une sorte d'éternelle journée dilatée. Et pourtant on ne s'ennuie pas (c'est parfois le cas dans la deuxième partie), parce que l'enfant est extrêmement présente et sincère, dès sa première apparition, parce que Dumont filme chaque geste avec la même intensité et parce que les plus infimes décrochages sont violents (ne serait-ce que le changement de coiffure de Jeannette après l'apparition des anges). Ainsi, de la même façon qu'un ruisseau vaut pour la Meuse, une chose toute petite, une pièce de village, un spectacle de fin d'année, est en même temps immense (Péguy, l'éveil d'une héroïne, Dieu). La chute de cheval, à la fin, ne gâche rien.


Jeannette, l'enfance de Jeanne d'Arc de Bruno Dumont avec Lise Leplat Prudhomme, Jeanne Voisin, Lucile Gauthier (2018)

7 septembre 2017

Jeepers Creepers 2

Jeepers Creepers 2 est l'exemple typique d'une suite qui pue du bec. On pourrait croire qu'un tâcheron s'est chargé de l'affaire, mais c'est bel et bien Victor Salva himself qui a remis le couvert. Quelle déception ! Si les moyens et le budget semblent supérieurs, cette suite se révèle d'une tristesse inouïe et incomparable à l'original. On peut tout de même saluer Victor Salva, sans doute conscient que l’effet de surprise n’agirait plus, pour ne pas avoir essayé de refaire exactement la même chose. Ainsi, le creeper apparaît à l’écran dès la première scène du film, de loin la meilleure. Une scène d’introduction bien emballée où le creeper se déguise en épouvantail pour surprendre un enfant dans un champ de maïs et s’envoler avec lui. Tout cela devant les yeux du papa (Ray Wise, à cran), impuissant, qui aura par la suite très envie de se venger. On nous apprend ensuite, par quelques lignes, que le creeper est alors en activité depuis 22 jours (si vous avez bien suivi le premier épisode, vous savez que le monstre ne bosse que 23 jours tous les 23 ans... peinard). Pour fêter la quille, il décide donc de s’offrir un bus rempli de jeunes basketteurs comme casse-croûte.




Si mes souvenirs sont bons, cette suite pénible s'inscrit dans la continuité du premier épisode, l'action se déroule seulement quelques jours plus tard. Apparemment, Victor Salva a dû commettre un petit oubli car, étant donné l'état de la végétation, on n'a pas du tout l’air d’être au printemps. Bref. Le film est extrêmement prévisible, les personnages sont tous très énervants et l'ensemble est donc très ennuyeux. Dans la troupe de jeunes connards pris d'assaut par le creeper, on retrouvera encore une imbuvable medium : une jeune fille qui aura régulièrement des visions de la bête. Bien pratique, parce que cela lui permettra de tout raconter aux spectateurs qui, manque de bol, ont loupé le premier film, et surtout, aux autres ados qui, évidemment, la croiront sur parole. Dans le bus, l'atmosphère va vite se vicier : les ados débiles finiront par s’opposer et s’engueuler sans arrêt. Tout cela aboutit à quelques moments purement insupportables.




Le padre revanchard du gamin tué en guise d'amuse-gueule viendra finalement en aide aux joueurs de baskets et finira bien sûr par prendre le dessus sur cette enflure de creeper, je ne me souviens plus trop comment. Ce dont je me souviens très bien, en revanche, c'est de cette scène finale d'un ridicule à toute épreuve, où l'on découvre que le papa, devenu vieux, attend le réveil de la bestiole, qu'il a gardée bien au chaud chez lui, clouée au mur, les ailes dépliées, en train d'hiberner. Une bande d’ados vient alors rendre visite au vieillard qui, malin, a transformé sa baraque en un musée dédié au creeper à l'entrée payante. Les ados demandent alors au père "Depuis quand il est là, tout cloué ?", et celui-ci leur répond tranquillement, en zieutant sa montre gousset, "Oh, ça fait bientôt 23 piges..." ; un autre ado au physique disgracieux s’interroge "Vous avez l'air de le chécker de près, comme si vous le surveilliez ?", et au vieux de dire, avec un air de défi risible "Je me prépare à l’affronter, dans 3-4 jours, je vais lui foutre une rouste terrible dès qu'il ouvrira l’œil". Bref, une suite à oublier, mais dont on retient tout de même quelques bonnes répliques (dans le doublage québécois) et un moment assez crado : celui où le creeper, quasiment décapité par son ennemi, remplace sa tronche par celle d'un ado fraîchement digéré : la tête atroce du gosse remonte de l'estomac de la bête pour lui former une nouvelle ganache. Ça, c'est une chic idée !




Aujourd'hui, nous n'attendons plus grand chose d'un troisième opus, mais nous y jetterons à coup sûr un œil curieux avec l'espoir, tout de même bien présent, que Victor Salva parvienne à renouer avec la qualité d'un premier film qui, mine de rien, a su marquer une certaine génération de spectateurs, oubliant rarement de le citer quand il s'agit d'énoncer leurs films d'horreur préférés.


Jeepers Creepers 2 de Victor Salva avec Ray Wise, Jonathan Breck, Garikayi Mutambirwa et Eric Nenninger (2003)

4 septembre 2017

Jeepers Creepers

Produit par Francis Ford Coppola, écrit et réalisé par Victor Salva, Jeepers Creepers premier du nom a connu un succès surprenant lors de sa sortie en salles, il y a 16 ans, rapportant plus de 60 millions de dollars alors qu’il n’en avait coûté même pas le quart. En plus de cet argument commercial, le film se terminait par une fin très ouverte, il était donc inévitable qu’une suite soit rapidement mise en route. Deux ans plus tard, en 2003, Jeepers Creepers 2 a également connu un certain succès en se remboursant sans difficulté. Les rumeurs les plus folles ont depuis circulé autour d'un troisième épisode, les plus alléchantes l'annonçant comme un western apocalyptique futuriste mettant en scène une horde de creepers. Ce n'est finalement qu'en 2017 que Victor Salva a donné une suite aux aventures de son monstre, pour un épisode dont l'action se déroulera en réalité entre les deux premiers films. Le cinéaste parviendra-t-il à trouver un nouveau souffle après un deuxième volet pas vraiment glorieux ? Nous en aurons donc bientôt la réponse, mais en attendant, revenons plutôt aux origines...




Jeepers Creepers était effectivement une assez bonne surprise pour l'amateur de cinéma d'horreur, un film qui apparaissait comme très rafraîchissant à une époque où sortaient principalement des slashers post-Scream tous aussi minables les uns que les autres. La bobine horrifique de Victor Salva a l'inestimable mérite de commencer sur les chapeaux de roue. Deux jeunes, frère et sœur, traversent en bagnole un coin paumé du sud des États-Unis en direction de leur foyer parental quand un camion à l’aspect peu rassurant se met à leur poursuite. Après les avoir gentiment bousculés à coup de pare-chocs, l'étrange chauffeur continue sa route. Mais, quelques kilomètres plus loin, les deux jeunes retrouvent le véhicule garé près d’une église abandonnée, son mystérieux conducteur, simple silhouette menaçante, en déchargeant le sordide contenu...




Comme vous pouvez le constater, Jeepers Creepers s'appuie sur un pitch très basique mais efficace. La poursuite camion-voiture introductive fait immanquablement penser au génial Duel de Steven Spielberg, on peut même parler d'un hommage bref mais appuyé. Cette entame installe parfaitement l’ambiance, le film démarre fort, sur un rythme et une intensité qui nous accrochent immédiatement. Victor Salva s'y avère assez inspiré. Certains plans sont très réussis, celui où l’on voit pour la première fois la silhouette inquiétante du Creeper (le monstre, donc), près de l’église, est même assez marquant. Les acteurs ne sont pas vraiment irritants comme peuvent souvent l'être les jeunes zonards qui se retrouvent dans ce genre de rôles. Justin Long, dont la grande tronche a depuis fini par lasser (il était particulièrement pénible dans Die Hard 4 et Drag me to hell), est tout à fait supportable. Face à cette première demi-heure, nous comprenons tout à fait l’excellente réputation du film et nous nous imaginons tenir une petite perle.




Hélas, le film ne poursuit pas tout à fait sur le même ton et on peut véritablement le découper en deux parties, la première s’arrête aux alentours de l’heure de film lorsque l’identité réelle du méchant nous est pleinement dévoilée. Le reste est bien plus banal mais réserve toutefois quelques bons moments. Ainsi, on découvrira que l’apparence du monstre est particulièrement soignée : le "creeper" se distingue aisément des autres bestioles du cinéma fantastique, il a même une certaine classe grâce à ses deux ailes de chauves souris et son chapeau de cow-boy. Mais Victor Salva aurait mieux fait de nimber sa créature d'un voile plus épais de mystère. Un personnage exaspérant, celui d'une voyante ancestrale, finit par faire son apparition pour nous donner plus de détails sur la créature. On apprend alors que le creeper est une très ancienne saloperie qui, tous les 23 ans (pourquoi pas 25 ? allez lui demander) doit refaire surface au printemps et pendant 23 jours pour perpétuer des crimes affreux afin de se régénérer.




Bien que présent dans les entrailles de la Terre depuis la nuit des temps, le creeper a pour chanson préférée "Jeepers Creepers" de Johnny Mercer, sortie en 1938. On en déduit donc que, cette année-là, le monstre a dû sortir spécialement de sa planque pour aller se procurer ce vinyle et un tourne-disque. Cette chanson agréable ne sert en réalité qu'à donner parfois une petite touche ironique au film puisque son air entraînant et joyeux contraste toujours avec le contexte dans lequel il se fait entendre. Une scène coupée, issue de mon imagination, nous montre également le creeper s'envoyer le morceau et tortiller du cul dans sa cave... Bien que tout cet attirail légendaire soit somme toute très accessoire, le creeper est un monstre tout de même assez réussi de par sa dimension sexuelle assez malsaine. Ce n'est certes pas la première fois que l'on insiste autant là-dessus dans un film d'horreur de ce genre, mais je précise ici que le creeper, finalement peu intéressé par les nénettes, s'en prend exclusivement à des jeunes garçons, dont il hume les vêtements avec frénésie pour mieux retrouver leur trace...




On pardonne aisément les explications balourdes sur l'origine de la bête, et on salue plutôt la volonté de Victor Salva d'inventer un nouveau croque-mitaine. On lui en veut davantage d'avoir salopé la fin de son film. Dans son final laborieux, celui-ci perd en crédibilité et se transforme en un classique affrontement entre un monstre belliqueux et de jeunes gens pris pour cibles. Tout cela reste très regardable mais très pauvre en originalité et, plus grave encore, en frisson. Le film a cependant l’immense avantage de se conclure sur une bonne note. Le dernier plan, très gore et osé, vient rappeler au spectateur qu’il a tout de même passé un bon moment, malgré une deuxième partie qui ne peut que décevoir après l’excellent début. Si on fait le bilan, Jeepers Creepers demeure donc un film d’horreur honnête, que l'on redécouvre encore avec un certain plaisir.


Jeepers Creepers de Victor Salva avec Justin Long, Gina Philips et Jonathan Breck (2001)

31 août 2017

Seven Sisters

C'est avec une certaine frilosité que je me suis laissé tenter par ce Seven Sisters, qui a tout, au départ, pour inquiéter, de l'affiche au pedigree de son réalisateur norvégien Tommy Wirkola (réalisateur de Dead Snow et de Hansel et Gretel : Witch Hunters, deux trucs que je n'ai pas vus). Mais je dois bien dire qu'au final ce petit film de science-fiction, qui relève d'ailleurs plus directement du thriller, n'est pas inintéressant, et se révèle même très réussi dans sa première partie. L'histoire se déroule dans un futur relativement proche où la planète est plus que jamais victime de surpopulation. Pour y remédier, le Bureau d'Allocation des Naissances, dirigé par Nicolette Cayman (la flippante Glenn Close), met en place une politique d'enfant unique à la chinoise. Tous les enfants surnuméraires sont traqués puis confinés et enfin cryogénisés en vue d'être réveillés un beau jour, quand la Terre se portera mieux. Un type, Terrence Settman (Willem Dafoe, également à l'affiche de Death Note, un autre film Netflix actuellement sur les écrans, quant à lui totalement merdique : votre dernier pet a plus de qualités), refuse de se soumettre à cette loi quand naissent les sept filles jumelles de sa propre fille morte en couches.




Terrence nomme ses petites-filles d'après les sept jours de la semaine, leur construit un appartement-cachette et leur impose un certain nombre de règles vouées à les préserver : elles se partagent une seule identité, nommée Karen Settman, en hommage au patronyme de leur mère, et ne peuvent sortir de l'appartement qu'à tour de rôle, le jour de la semaine correspondant à leur prénom, pour ne pas être repérées par les innombrables flics et autres bornes de contrôles qui quadrillent la ville. Mais partager une identité à sept n'est pas évident, pas plus que rester calfeutrée six jours par semaine ou subir les conséquences logiques du plan de pépé Dafoe, qui veut que ce qui arrive à l'une des sœurs doit arriver aux autres (la perte d'un doigt par exemple). Or il se trouve justement qu'un lundi, Monday ne rentre pas à l'appartement. D'où le titre original, plus intriguant que le nôtre : What Happened to Monday ?




La mise en place du récit, claire et efficace, n'est pas avare en tension, et surtout parvient en un rien de temps à nous faire croire aux sept sœurs parfaitement identiques, à ce personnage officiel unique divisé en sept identités différentes, toutes incarnées par une Noomi Rapace démultipliée à l'écran, qui n'est sans doute pas pour rien non plus dans la faculté du film à nous faire très rapidement marcher dans sa combine (là où l'on passait tout Okja, par exemple et uniquement pour citer un autre film Netflix récent, à zieuter le gros tas de viande hideux sans mordre dedans une seule fois). L'actrice, qui a eu le bon goût de refuser d'apparaître dans Alien : Covenant pour jouer ici, parvient sans trop forcer à exister dans la peau de chacune des sept sœurs tout en dépassant les stéréotypes dont le scénario les affuble pour mieux les distinguer. Il est au bout du compte assez étonnant d'être confronté dans le même temps à des héroïnes fragiles (les sœurs sont intelligentes, vaillantes, voire combattantes, mais n'ont rien de wonder women indestructibles, et heureusement) et à une entité, Karen Settman, quasiment inépuisable, increvable (ou presque...), puisque dotée de sept vies, comme les chats. Dommage que Karen Settman ne soit pas un chien, car  si c'était un chien doté de sept vies comme un chat, ces sept vies seraient multipliées par sept comme chez les chiens, ce qui lui ferait quarante neuf vies...




La deuxième partie est moins convaincante, du fait de quelques incohérences, de scènes agaçantes où les personnages agissent soudain comme des abruties (cette discussion sur les exploits sexuels présumés d'une des sœurs à la tignasse peroxydée tandis qu'une autre est en danger de mort et a besoin d'aide... ou, juste après, quand ladite sœur s'en va perdre son pucelage avec un gardien de la paix et communique des codes secrets aux autres jours de la semaine tout en profitant au max d'un cunnilingus de tous les diables...), d'un certain trop-plein d'action, et d'une révélation finale attendue mais un brin énorme, qui tartine les méchants de plus de méchanceté qu'il n'en fallait et rend le propos du film plus grossier. Mais, sans crier du tout au chef-d’œuvre, on peut se satisfaire d'un film plutôt original (sur un seul aspect, mais central, celui d'une seule actrice pour incarner sept sœurs jouant toutes le même rôle, hors les murs de leur tanière), correctement ficelé et entraînant, nettement supérieur à ce qui sort en ce moment dans le genre, qui aurait pu être davantage mais qui est déjà bien agréable.


Seven Sisters de Tommy Wirkola avec Noomi Rapace, Willem Dafoe et Glenn Close (2017)

29 août 2017

La Momie

Sorti cet été sur les écrans parmi un flot hallucinant de déchets du même acabit, The Mummy est... comment dire ? Cela pue. Encore un film qui se veut tabasse-l'oeil mais qui n'accroche pas une seconde nos mirettes, épuisées de voir pour la millième fois Tom Cruise courant entre les balles, sauvant une blonde insipide de la mort dans un avion en chute libre, échappant à une tempête de sable prenant les traits d'une momie débile, etc. Oui, vous me direz qu'on a déjà vu ce truc-là dans La Momie de Stephen Sommier avec Brendan Frasier (qui était un remake en acajou du film de Karl Freund de 1932, mais qui est un grand film comparé à celui de cette année). Le film d'Alex Kurtzman fait également allusion à la saga Indiana Jones et à plein d'autres trucs. Je ne sais pas quels sont les taux d'emprunts ces temps-ci mais ça risque de coûter pas mal aux manchots derrière cette ânerie. En parlant du premier épisode de la précédente saga La Momie, elle date d'il y a dix-huit ans. Normalement c'est le temps requis pour devenir adulte. Mais Tom Cruise et ses potes sont plus trépanés que jamais.





Le bellâtre incarne ici un pilleur de tombes absolument idiot affublé d'un acolyte non moins con, qui tombe par chance sur une tombe égyptienne au nord de l'ancienne Mésopotamie, et aussi par chance sur une jeune archéologue qui a trouvé le temps, en pleine guerre d'Irak, de se faire une couleur et des ondulations (probablement chez Abdella'tifs, si les coiffeurs irakiens ont le même sens de l'humour que les nôtres). Et naturellement, comme ces gens sont tous bêtes à en crever, ils réveillent un mal millénaire (une femme égyptienne qui voulait le pouvoir fit un pacte avec Seth, le dieu des morts, tua son père et son frère, et fut maudite, momifiée vivante, blablabla...). Et, bien entendu, Tom Cruise sera choisi par la momie pour être l'élu, ce qui n'est guère étonnant puisque le film est tout à sa gloire (il semble notamment très fier d'apparaître tout nu dans une morgue), sous couvert de second degré jamais drôle.





Il y a pourtant une autre star à l'affiche, Russell Crowe, qui fait vraiment de la peine. Son personnage est malade, victime d'une vieille malédiction, mais c'est le comédien qui a l'air mal en point, victime de quelques kilos en trop, d'un œil las et d'un poil terne. Un check-up complet ne serait pas de trop ! Au point qu'il dit à Tom Cruise : "Tu es certes beaucoup plus jeune mais ne me sous-estimes pas", alors que les deux acteurs ont le même âge (même s'il est vrai que Crowe a sans doute plus dépensé chez Jack Daniels que l'autre chez son chirurgien esthétique scientologue... quoique). Russell a droit à l'une des pires séquences, où il se bat contre Tom Cruise à coups de poings avec les yeux révulsés et la voix encore plus rauque que d'habitude. C'est un des nombreux moments du film où l'on se dit qu'on a touché le fond. Mais ces gens-là creusent toujours et préparent sans doute déjà le deuxième volet, où Tom Cruise, désormais maudit lui aussi, habité par le mal, chevauchant sa bécane dans le désert, cherche de nouveaux décors où traîner sa tronche en biais et ses gros biscotos.


The Mummy d'Alex Kurtzman avec Tom Cruise, Annabelle Wallis, Sofia Boutella et Russell Crowe (2017)